‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 206 sur 360 · LE ROMAN FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LE ROMAN FRANÇAIS

l'aveu à peu près unanime de cette aptitude particulière de Marivaux. Entre les deux formes de roman qui se partageaient encore au début du xviii0 siècle la faveur publique, il choisit celle qui avait la vérité pour elle et que l'avenir devait définitivement adopter. D'une part, on n'était pas encore revenu, vers 1730, des longs récits de galanterie héroïque, des pastorales sans esprit champêtre, de cette forme artificielle qui, depuis YAstrée de d'Urfé jusqu'à Zaïde et la Princesse de C lèves, avait charmé le xvn* siècle '. D'un autre côté, Le Sage, en écrivant un chef-d'œuvre, Gil Blas, sans afficher d'autre prétention que la simple peinture des mœurs vraies, assez dédaignée jusqu'alors malgré le Roman comique et le Roman bourgeois, avait ramené à l'observation de la vie réelle un genre défiguré par la convention*. Entre

1. Pendant la publication de la Vie de Marianne, en 1735, Mme de Tencin faisait paraître les Mémoires du comte de Comminges, un petit chef-d'œuvre comparable à la Princesse de Clèves. — Une histoire générale du roman français est encore à écrire. Pour avoir une idée d'ensemble de sa carrière, voir le discours d'Octave Feuillet (26 mars 1868). Sur les romans antérieurs à ceux de Marivaux et la double direction, héroïque et réaliste, prise au xvn* siècle par le roman, on trouvera une étude détaillée dans la Littérature indépendante de M. V. Fournel, iv et v. Voir aussi F. Brunetière, Études critiques sur Vhistoire de la Littérature française, troisième série.

2. Il convient d'observer cependant que Gil Blas avait été précédé de deux ans par les Mémoires du chevalier de Gramont (1713), dont l'influence a été certainement très grande sur tous les romanciers du xviir3 siècle. En môme temps que Gil Blas, l'abbé Prévost écrit les Mémoires d'un homme de qualité, où se trouve Manon Lescaut (1728-1733), Y Histoire de Cléveland (1732-1733), le Doyen de Killerine (1735). Le premier de ces ouvrages est antérieur aux romans de Marivaux; les deux autres en sont contemporains. Ils influèrent certainement sur la direction que prit son talent. L'originalité de Marivaux, c'est qu'il analyse, tandis que Prévost se contente de décrire; en cela la supériorité du premier est incontestable. Les autres romans du xvme siècle sont tous postérieurs à ceux de Marivaux.

ces deux genres, Marivaux pouvait hésiter, car il y avait dans son esprit des tendances contraires qui l'emportaient tour à tour. Il avait le goût de l'observation, mais il aimait aussi le romanesque et la fantaisie; dans sa carrière dramatique, il aborda tour à tour l'étude des mœurs mondaines et celle des mœurs bourgeoises, la comédie héroïque, la féerie, l'allégorie mythologique; dans le roman, il s'égara d'abord parmi les extrêmes du genre, depuis les plus bizarres complications d'intrigues sentimentales et d'aventures chevaleresques, jusqu'à la parodie bouffonne des folies héroïques.

Les Effets surprenants de la sympathie, qu'il écrivit à vingt-cinq ans, sont un des ouvrages les plus étranges de notre littérature ; on ne les lit plus, mais ils seraient encore amusants à parcourir : on y retrouverait avec surprise la profusion de personnages, l'abondance de crimes et de moyens violents, l'imprévu de travestissements, de disparitions, de résurrections même, les passions foudroyantes et fatales auxquels le roman-feuilleton doit son succès. Cela rappelle à la fois YAstrêe, Polexandre, les premières comédies de Corneille, les Nouvelles de Cervantes. Je ne tenterai pas l'analyse de l'intrigue ou plutôt des intrigues, car il y en a plusieurs, mêlées et confondues, entremêlées d'épisodes. Les personnages, très nombreux, apparaissent et disparaissent comme un défilé d'ombres chinoises.il suffira de dire que l'action se passe dans un pays fantastique, où les meurtres, les empoisonnements et les enlèvements sont les incidents de chaque jour. Des princes habitent des chaumières, des jeunes filles courent les aventures sous l'habit de cavalier. L'amour est partout; chaque héroïne a deux galants, chaque héros deux maîtresses; tous doivent se défendre contre les

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