LA VOITURE EMBOURBÉE
ténébreuses machinations de traîtres déguisés, qui finissent heureusement par se prendre k leurs propres pièges. Une seule chose est respectée dans cette débauche d'imagination, la morale : il n'y a pas dans tout le roman une situation équivoque, une scène risquée ; tous les amours ont pour but le mariage, et une héroïne, promenée de mains en mains, enlevée par des corsaires, enfermée dans un sérail, conserve k son amant, au milieu de tant d'aventures, une vertu immaculée.
Les Effets surprenants de la sympathie n'ont aucun succès auprès du public; quant à Fauteur, non seulement il abandonne le genre, mais il le tourne en ridicule ; il écrit la Voiture embourbée.
Cette fois l'intrigue est simple et le cadre ordinaire. Une voiture publique s'embourbe, au milieu de la nuit, par la faute d'un cocher ivre; tandis qu'on va chercher du secours, les voyageurs descendent, et, réfugiés dans une mauvaise auberge de village, proposent, pour passer le temps, de dire des contes improvisés. Trois d'entre eux se passent donc la parole et chacun d'eux prend l'histoire au point où l'a laissée le dernier narrateur. Cette histoire est celle d'une noble dame et d'un tendre soupirant, qui, après un dépit amoureux, se séparent, et, de désespoir, se mettent k courir le monde, d'abord pour s'éviter, puis pour se retrouver. Nombreuses sont leurs aventures; ils traversent les incidents les plus divers , depuis les mésaventures burlesques jusqu'aux enchantements de la féerie, et, réunis enfin dans une fête de village, s'empressent de se réconcilier. A ce moment, on vient annoncer aux voyageurs que *le coche dégagé peut reprendre sa route, et le roman finit, tandis que le voyage continue.
Si l'on peut bien saisir l'intention obscure de Tau-
teur dans cette histoire où son imagination hésite encore et passe, au hasard, du réel à l'invraisemblable, il se proposait de tourner en ridicule l'amour chevaleresque, puni dans sa pruderie par les épreuves des deux amants séparés; mais la satire est lourde, sans gaieté ni verve, et le rire ne vient pas.
Je n'insiste pas sur la parodie de l'amour romanesque que Marivaux aurait écrite avant les Effets surprenants de la sympathie et la Voiture embourbée, et publié sous le titre de Pharsamon ou les Folies romanesques, après la Vie de Marianne et le Paysan parvenu. On a vu plus haut f qu'il la désavouait et l'analyse de Pharsamon ne nous apprendrait rien que nous ne sachions par ailleurs.
Il n'y a pas à regretter ces pauvres romans, s'ils ont été pour Marivaux une leçon utile. En voyant où le conduisaient le romanesque et l'invraisemblable, il abandonna le monde chimérique pour le monde réel et laissa l'amour transi mourir de sa belle mort; il prit autour de lui l'idée de ses nouveaux romans. Par la variété de ses tableaux, les conditions différentes de ses personnages, le désir d'embrasser la vie sociale tout entière et de peindre la nature comme elle est, avec son mélange de bien et de mal, il continua avec originalité la voie ouverte par Le Sage et raviva par le réalisme un genre épuisé par l'esprit de chimère *.