MARIANNE
être jolie !. » Dans toutes les circonstances, les plus tristes comme les plus heureuses, au moment où elle se verra replongée dans la misère d'où elle avait espéré sortir, comme dans l'enivrement d'une condition qui dépasse ses rêves les plus ambitieux, elle a toujours Pœil à l'effet que produit sa beauté, à ce que l'on en pense autour d'elle, à l'expression noble, piquante, enjouée, sérieuse, mais toujours séante, que son visage peut avoir. A peine vêtue de sa belle robe, vite elle court dans un lieu de réunion, à l'église, et là elle tâche, « en se glissant tout doucement, de gagner le haut », non pour prier plus près de l'autel, mais parce qu'elle y aperçoit « du beau monde qui était à son aise ». Une fois installée, bien en vue : « Quelle fête ! c'était la première fois que j'allais jouir un peu du mérite de ma petite figure. J'étais tout émue du plaisir de penser à ce qui allait m'en arriver, j'en perdais presque haleine; car j'étais sûre du succès, et ma vanité voyait venir d'avance les regards qu'on allait jeter sur moi. » Et la voilà, qui, peu à peu, sans affectation, attire tous les regards sur elle et jouit du dépit des autres femmes : c'est la première fois qu'elle peut être coquette, et tout en elle, gestes, regards, maintien, tend au même but et dénote un art achevé '. Elle aime d'un amour sincère, mais ce qu'elle désire plus peut-être que d'être aimée, c'est que sa beauté ne subisse pas un affront : « J'aimais un homme auquel il ne fallait plus penser, et c'était là un sujet de douleur; mais, d'un autre côté, j'en étais tendrement aimée, de cet homme ; et c'est une grande douceur : avec cela, on est du moins tranquille sur ce qu'on vaut; on a les honneurs essentiels
i. La Vie de Marianne, première partie. 2. Ibid., deuxième partie.
de l'aventure, et on prend patience sur le reste '. » Elle est non seulement fière, mais d'une vanité exigeante et pointilleuse, conséquence naturelle de sa coquetterie. Toujours et de tous elle exige des égards; elle accepte la charité, mais délicate et discrète. Demoiselle de magasin, elle tient à distance les compagnes vulgaires qu'elle est obligée de subir. La prieure d'un couvent, la croyant noble et riche, l'avait d'abord bien accueillie; aussitôt détrompée, elle s'empresse de reconduire; Marianne souffre beaucoup, non pas tant de voir un asile se fermer devant elle que d'une imperceptible nuance de langage : « Ma pauvre 1 fait-elle avec dépit, quelle différence de style! Auparavant elle avait dit : ma belle *! »
Le procédé de narration par lequel est présenté ce personnage de jeune fille, singulier mélange de naïveté et de ruse, de hardiesse et de timidité, permettait à Marivaux de montrer qu'il avait tout deviné dans le cœur féminin, même l'inconscient. L'écueil, c'était de prêter à une jeune fille de seize ans des sentiments au-dessus de son âge et de changer cette ingénue en rouée. Il fallait lui permettre d'analyser sans invraisemblance des pensées et des actions dont elle ne devait pas soupçonner le sens et la portée. Marivaux y parvient en réunissant deux personnes en une seule, grâce à la donnée du roman, très simple, mais très ingénieuse. En effet, il y a dans Marianne deux êtres, inséparables et distincts : d'une part la jeune fille qui cède avec un mélange d'étourderie et de calcul à son désir de plaire ; de l'autre, la femme qui se juge à distance avec l'expérience de la vie et