‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 215 sur 360 · MARIANNE · texte numérisé non relu

MARIANNE

qui souligne en souriant les petits manèges d'autrefois. Certes, Marianne, devenue comtesse, abuse un peu de son droit d'analyse ; elle discourt trop pertinemment de toutes choses; elle a trop, comme dit Sainte-Beuve, « des regards de côté tout en agissant et marchant, des clins d'œil sur elle-même et comme un aparté continuel * » ; mais ce n'est là que l'excès d'une habileté. Malgré l'abus, ce contraste continuel chez une môme femme entre l'étourderie de la jeunesse et la sagesse de l'âge mûr est un des côtés les plus piquants du roman de Marivaux.

A côté de ces défauts aimables, Marianne a toutes les qualités qui font la femme honnête et droite. Si elle s'attarde trop aux manèges de la coquetterie, vienne une circonstance qui mette en jeu son honneur ou blesse sa fierté, elle se redresse avec une vraie noblesse. Quand la fortune s'acharne contre elle, elle est à la hauteur de tous ses revers *. Qu'elle ait à repousser les accusations perfides de M. de Glimal, à confondre la trahison de Valville ou à démasquer Mlle Varthon, elle s'élèye sans effort à l'éloquence. Elle excelle surtout dans l'expression sans cesse renouvelée de sa tendresse filiale envers Mme de Miran; elle rencontre, pour celle qu'elle appelle sa mère, des accents que l'esprit seul ne saurait inspirer. On retrouve alors ces mots partis du cœur qui remplissent la Mère confidente.

Les aventures de la coquette Marianne ont eu le grand honneur de provoquer en Angleterre, sinon des imitations, en moins des œuvres de même famille,

i. Causeries du Lundi, t. IX, p. 358.

2. Ce sont surtout ces côtés du caractère de Marianne qui font dire au président Hénaut (Mémoires, p. 411) que Marivaux est « admirable quand il peint la vertu malheureuse ou l'orgueil d'une belle âme ».

ainsi Paméla de Richardson, destinée, comme le roman français, à montrer la vertu et la beauté aux prises avec le malheur. A ce sujet, les témoignages abondent : hostiles ou favorables à Marivaux, tous les critiques du siècle dernier s'accordent à déclarer que la Vie de Marianne a inspiré Paméla et Clarisse Harlowe ! .

La différence est grande, cependant, entre le caractère et le talent des deux romanciers : Marivaux, homme du monde, élégant, sceptique, spirituel jusque dans la tendresse, distingué jusque dans la passion, moral par la vérité même de ses tableaux et la justesse de ses analyses, mais d'un goût trop fin pour tomber dans la déclamation,' encore moins dans le prêche, fatiguant parfois, rarement ennuyeux; Richardson, artisan pauvre, lentement formé par une vie laborieuse et arrivé tard à une existence un peu relevée, naïf, plus raisonnable que spirituel, avec plus d'émotion que de goût, surtout préoccupé d'in-

1. Diderot est tout à fait explicite : « Les romans de M. de Marivaux, dit-il, ont inspiré Paméla, Clarisse et Grandisson. » (Projet de préface envoyé à M. Trudaine, édit. Assézat et Tourneux, t. Y, p. 434). De même le président Hénaut : « 11 a donné lieu à divers romans anglais, Paméla, etc. » (Mémoires, p. 411.) Grimm le reconnaît, à contre-cœur : « S'il est vrai que ses romans ont été les modèles de Richardson et de Fielding, on peut dire que, pour la première fois, un mauvais original a fait faire des copies admirables. » (Corresp. Utt., t. III, p. 182). La première, durant un voyage en Angleterre, Mme du Boccage avait écrit : « Dans les repas d'amateurs de lettres, nous n'avons pas manqué de célébrer les ingénieux auteurs de Tom Jones et de Claiisse. On m'a bien demandé des nouvelles du père de Marianne et du Paysan parvenu, peut-être le modèle de ces nouveaux romans. » (Londres, 25 mai 1750, dans ses Œuvres, t. III, p. 48). Villemain dit encore : « Ce sont les seuls ouvrages de notre langue, où, pour la peinture de la vie, la sensibilité morale de Richardson soit égalée, sans dessein de l'imiter. » (Littérature au xvm* siècle, treizième leçon.) Il croyait a tort les romans de Marivaux postérieurs à ceux de Richardson.

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