‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 242 sur 360 · PORTRAITS · texte numérisé non relu

PORTRAITS

Voilà bien le procédé que Marivaux applique non seulement aux portraits, mais à tout, réflexions, analyses de sentiments, caractères. Il veut saisir non seulement les grandes lignes qui définissent un ensemble, mais les moindres détails; il s'attache aux traits imperceptibles du dessin; il veut fixer les nuances insaisissables du coloris. Ce n'est point le procédé des grands peintres : ceux-ci visent plutôt à l'impression d'ensemble qu'au rendu scrupuleux du détail; ils ne soignent le détail que pour sa valeur relative dans l'ensemble. Marivaux, au contraire, observe en myope; il voit le détail avec une finesse étonnante et l'ensemble lui échappe. La loupe à la main, il divise à l'infini et reproduit tout avec une scrupuleuse exactitude; mais, ce travail terminé, lorsqu'il faudrait choisir, élaguer, composer, il se dérobe et se tient quitte envers nous. Dans un calque merveilleux d'exactitude, il a copié, en les amplifiant au besoin, tous les traits du modèle; quant à la ressemblance cherchée, elle est absente. Notre œil hésite et s'égare à travers ces lignes multiples qui se mêlent sans se fondre, se rencontrent sans se combiner, et sollicitent également une attention disséminée et bientôt défaillante. On regrette d'autant plus cette stérile abondance, que Marivaux, lorsqu'il veut être court, est un peintre hors de pair. Dans ses croquis tracés au courant, il saisit avec bonheur ce qui lui échappe dans ses grandes toiles — le trait caractéristique qui est tout dans une physionomie. On a pu le voir par les citations qui précèdent : deux ou trois lignes lui ont souvent suffi pour représenter avec une vérité pittoresque bien des personnages qu'une longue étude n'eût pas fait mieux connaître1.

1. Les plus saillants de ces portraits, de grande ou de petite dimension, sont réunis dans P Esprit de Marivaux, p. 41-96.

Les situations et les descriptions sont traitées avec plus de sobriété que les portraits. Comme il y a moins à réfléchir et que Marivaux préférait l'observation morale à l'observation matérielle, il se tient plus dans la grande ligne.

Dans le genre de fiction qu'il avait adopté, on ne s'attendrait guère à rencontrer les situations fortes et les scènes émouvantes qui naissent ordinairement d une action rapide et d'une intrigue fortement nouée. Elles ne lui manquent pas cependant. A vrai dire, il ne les cherche pas, mais lorsqu'elles se présentent dans le cours naturel de la narration, il en tire le plus heureux parti. Alors la marche du récit s'accélère, l'intérêt grandit; des cris partis du cœur remuent en nous la compassion. Ainsi le passage où Marianne, sans asile et sans ressources au milieu de Paris, se demande avec angoisse ce qu'elle va devenir : « Plus je voyais, dit-elle, de monde et de mouvement dans cette prodigieuse ville, plus j'y trouvais de silence et de solitude pour moi : une forêt m'aurait paru moins déserte; je m'y serais sentie moins seule et moins égarée. » De son cœur s'échappe cette réflexion infiniment triste : « Que ces gens-là sont heureux! Chacun d'eux a sa place et son asile. La nuit viendra et ils ne seront plus ici; et moi on ne m'attend nulle part, personne ne s'apercevra que je lui manque '. » Marivaux a plusieurs situations aussi touchantes, surtout dans la Vie de Marianne, car le Paysan parvenu, sauf en deux ou trois passages \ excite plutôt la gaieté que l'émotion. Lorsque Ma-

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