La Vie de Marianne^ neuvième partie
circonstances qui vous les inspirent à présent, mais qui ne font que vous les prêter; et je ne saurais vous dire quel malheur c'est pour une jeune fille de votre âge de s'y être trompée, ni jusqu'où ce malheur-là peut devenir terrible pour elle ! .
Et la malheureuse, victime d'une fausse vocation, raconte son malheur à Tervire menacée du même danger :
C'est à votre âge que je suis entrée ici; on m'y mena d'abord comme on vous y mène ; je m'y attachai comme vous à une religieuse dont je fis mon amie, ou, pour mieux dire, caressée par toutes celles qui y étaient, je les aimai toutes, je ne pouvais m'en séparer.... Je n'imaginais rien de plus doux que d'être du nombre de ces bonnes filles qui m'aimaient tant, pour qui ma tendresse était une vertu, et avec qui Dieu me paraissait si aimable, avec qui j'allais le servir dans une paix si délicieuse. Hélas ! quelle enfance ! Je ne me donnais pas à Dieu ; ce n'était point lui que je cherchais dans cette maison ; je ne voulais que m'assurer la douceur d'être toujours chérie de ces bonnes filles, et de les chérir moi-même ; c'était là le puéril attrait qui me menait, je n'avais point d'autre vocation. Personne n'eut la charité de m'avertir de la méprise que je pouvais faire, et il n'était plus temps de me dédire quand je connus toute la mienne. J'eus cependant des ennuis et des dégoûts sur la fin de mon noviciat; mais c'étaient des tentations, venaiton me dire affectueusement, et en me caressant encore. A l'âge où j'étais on n'a pas le courage de résister à tout le monde ; je crus ce qu'on me disait, tant par docilité que par persuasion; le jour de la cérémonie de mes vœux arriva, je me laissai entraîner, je fis ce qu'on me disait : j'étais dans une émotion qui avait arrêté toutes mes pensées ; les autres décidèrent de mon sort, et je ne fus moimême qu'une spectatrice stupide de l'engagement éternel que je pris *.
Pour compléter l'impression de cette triste histoire, en ouvrant un nouveau jour sur les misères