Le Paysan parvenu, deuxième partie
2. Voir encore Pièces détachées, Deuxième lettre à Mme *** et te Spectateur français, dix-neuvième feuille»
un besoin de débauche qui semble très impérieux. Tartufe et Onuphre sont probablement des sceptiques ; M. de Climat, au contraire, à en juger surtout par son Tepentir et sa confession finale, semble avoir sinon de fortes croyances, au moins cette peur de l'enfer qui tient lieu parfois de morale et de foi. Ce n'est pas un rigoriste; homme du monde, il vit dans le luxe et le bien-être. La dévotion consiste pour lui en de scrupuleuses pratiques et des liaisons avec de respectables religieux, dont l'amitié est une garantie. Sous le manteau de cette dévotion sans austérité, il satisfait à la fois son besoin de considération sociale et ses passions. Quant à la crainte de l'enfer, il nourrit l'espérance qu'à l'heure de la mort une confession sincère lui permettra d'éviter la damnation.
Si M . de Climal n'était pas dominé par la tyrannie des sens, ce serait sans doute un honnête homme et un homme pieux. Marivaux, en effet, ne lui attribue aucune action douteuse, rien de l'avidité et de l'ingratitude de Tartufe, rien des tripotages d'intérêt dans lesquels Onuphre cherche son profit. S'il devient calomniateur, c'est qu'une aventure galante l'a jeté dans une impasse d'où il ne peut sortir qu'en perdant une innocente. Tout, au contraire, dans sa conduite, montre un homme dominé par un besoin de débauche, qu'il s'efforce de satisfaire en secret. Cette petite maison de faubourg, gouvernée par une matrone discrète et un homme d'affaires complaisant, où il veut installer Marianne, a dû cacher déjà bien des victimes d'amour. Elle est trop bien conçue et trop bien disposée pour ne servir qu'une fois; l'expérience en a certainement perfectionné l'organisation.
Donc, un bon religieux auquel M. de Climal a inspiré une aveugle confiance, lui amène Marianne pour la mettre en apprentissage, et Ton comprend que
M. de Climal a l'habitude de ces sortes de charités. Marianne a quinze ans et demi, elle est jolie à ravir, orpheline, sans connaissances à Paris; une coquetterie engageante pétille sur toute sa personne. Quelle occasion pour M. de Climal, et, en apparence, quelle facile victoire ! Un peu de toilette, de petits cadeaux suffiront pour mener à bonne fin l'entreprise de séduction. A peine en carrosse avec sa protégée qu'il conduit chez Mme Dutour, M. de Climal devient galant et empressé, avec le plus singulier mélange de protection, de bienveillance paternelle, de convoitise affriandée, de sous-entendus équivoques. Il observe que Marianne a la main: belle etfait arrêter la voiture pour acheter des gants qu'il lui essaye lui-même. Puis, il lui donne des conseils dans le goût de ceuxci :
Vous êtes jeune et jolie, et ces deux belles qualités vont vous exposer aux poursuites du premier étourdi qui vous verra ; vous feriez mal de l'écouter parce que cela ne vous mènerait à rien et ne mérite pas votre attention; c'est h votre fortune qu'il faut que vous la donniez, et à tout ce qui pourra l'avancer. Je sais bien qu'à votre âge on est charmée de plaire, et vous plairez même sans y tâcher, j'en suis sûr; mais du moins ne vous souciez point trop de plaire à tout le monde, surtout à mille petits soupirants, que vous ne devez pas regarder dans la situation où vous êtes.
Cette concurrence possible des « jeunes étourdis » est la grande peur de M. de Climal; il en reparlera.
Dans une première entrevue, il ne peut s'expliquer clairement; il installe donc Marianne chez Mme Dutour et revient trois jours après. Cette fois il s'avance davantage, baise la main de sa protégée, « d'une manière fort tendre », caresse ses cheveux, loue sa beauté, observant que « de si beaux cheveux et ce visage-là ne la laisseront manquer de rien », et ,que,
« pour lui, il ne leur refusera jamais rien ». Il remmène pour lui acheter du linge et des vêtements, le tout fort beau, et par ses regards, par ses propos, laisse de plus en plus deviner ses desseins. Marianne veut rester honnête; elle devrait donc l'arrêter, mais elle a résolu, grâce à un raisonnement très subtil, qui met son honnêteté en repos, de le laisser s'expliquer complètement *. M. de Glimal devient très pressant et ses intentions très claires. Il s'enhardit, et, au retour, en descendant de voiture, il « appuie » un baiser sur l'oreille de Marianne. Celle-ci feint de prendre ce baiser pour un choc fortuit, et rentre chez Mme Dutour, sur cet adieu de M. Climal : « Allez, friponne, allez rendre votre cœur plus traitable et moins sourd; je vous laisse le mien pour vous y aider *. »
Voilà, ce semble, un début de séduction bien conduit, et jusqu'à présent, grâce au silence que garde la jeune fille, M. de Climal peut espérer en venir à ses fins. Il ne se doute pas, en effet, d'un sentiment qu'il inspire à Marianne et qui fera toujours échouer, en matière de séduction, les faux dévots et les faux bienfaisants, avec les femmes d'esprit droit et de cœur fier. Qu'est-ce que l'amour et l'abandon aux bras d'un amant, si ce n'est l'oubli involontaire de ces sentiments de pudeur et de vertu que les seuls mots de
i. ■ On m'a menée à lui comme à un homme charitable et pieux, il me fait du bien : tant pis pour lui si ce n'est pas dans de bonnes vues; je ne suis point obligée de lire dans sa conscience, et je ne serai complice de rien, tant qu'il ne s'expliquera pas; ainsi j'attendrai qu'il me parle sans équivoque. » (La Vie de Marianne, première partie.) Elle attend trop longtemps, et, plus tard, elle pourrait presque s'appliquer cette très juste réflexion : « Quand une fille, en pareil cas, serait sûre d'être toujours sage, la pratique de ces lâches maximes la déshonorerait pour toujours. Dans le fond, ce n'est plus avoir de l'honneur que de laisser espérer qu'on en manquera. » (lbid.)