‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 275 sur 360 · Voir ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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rique, le Miroir, etc. Ces divers ouvrages sont de valeur inégale, mais tous ont leur intérêt. Plusieurs sont d'une grande importance, comme le Miroir; d'autres, comme le Spectateur et le Cabinet du Philosophe, renferment quelques-unes de ses meilleures pages. Ces deux derniers recueils surtout, trop rarement explorés, seraient féconds en heureuses trouvailles. Quoique les critiques du xvme siècle en aient plu* sieurs fois signalé la haute valeur ', et que, de nos jours, deux bons juges, les rencontrant au cours d'une étude sur Marivaux, ne leur aient pas ménagé les éloges *, on les dédaigne encore et la grande majorité des lecteurs de Marivaux ne les ouvre jamais.

Le Spectateur français et les deux recueils qui suivirent appartenaient à un genre très à la mode au commencement du xvm° siècle et provoqué par le succès du Spectateur d'Addison. Marivaux adopta la forme de son prédécesseur anglais : observateur moraliste, il racontait périodiquement ses impressions au public, en les variant de son mieux par d'agréables inventions, lettres, petits romans, etc. A première vue deux choses surprennent dans ses trois recueils, la prodigieuse fécondité de l'invention et le

1. Lesbros (p. 19) dit avec une admiration trop riche en rapprochements : « Il peut être comparé (dans le Spectateur) à Déraocrite pour la critique, à Sénèque comme moraliste, et à Fontenelle pour l'esprit et pour les grâces. » D'Alembert (p. 589) trouve que le Spectateur est l'ouvrage où Marivaux a mis « le plus d'esprit, le plus de variété, le plus de trait.

2. Villemain (Littérature française au xvui* siècle, treizième leçon) : « Son esprit pourrait se confondre avec celui de son temps;... son humeur est à lui, et elle a empreint quelques pages (des œuvres morales) d'un cachet qui ne s'effacera pas. » Et Sainte-Beuve (Causeries du Lundi, t. IX, p. 345 et 347) : « Marivaux... est un théoricien et un philosophe, beaucoup plus perçant qu'on ne croit.... Il a écrit des feuilles périodiques remplies d'idées neuves, déliées et de vues ingénieuses. »

décousu de la composition. Il y a assez d'idées pour défrayer plusieurs auteurs comiques et plusieurs romanciers, mais, sauf quelques pensées détachées et quelques courts morceaux à la façon de La Bruyère, presque rien n'est terminé; avec un très grand nombre d'heureux débuts, à peine si deux ou trois sujets sont menés à bonne fin ' . Gomme dans le roman, il est très rare que l'auteur donne ce qu'il promet; à la fin de chaque feuille, il annonce pour la feuille suivante un sujet qu'il ne traite presque jamais. Cette incohérence est une des causes qui ont le plus nui au succès de ses journaux. Nombre de pages, dégagées du fatras où elles sont comme ensevelies, exciteraient l'admiration ; mais combien peu de lecteurs s'avisent de les y chercher! Les écrits moraux d'Addison sont restés classiques en Angleterre; ceux de Marivaux ne sont connus en France . que de quelques lettrés *. Il faudrait qu'un critique

1. Voir, au début de la vingt-troisième feuille du Spectateur français, la justification, peu convaincante, de Fauteur, au sujet de ce désordre et de ce gaspillage.

2. Marivaux a été plus heureux en Angleterre, où ses œuvres morales furent pendant longtemps très goûtées et même un peu surfaites. « Son Spectateur français, dit Lesbros (p. 19), lui a mérité l'honneur d'être mis par les Anglais au-dessus de La Bruyère. » De même Diderot (Lettre sur les aveugles, édit. Assézat et Tourneux, 1. 1, p. 301) : « M. de Marivaux est de tous les auteurs français celui qui plait le plus aux Anglais. » Même goût en Allemagne; on trouve dans le Mercure et dans l'édition des Œuvres diverses de 1765, t. IV, p. 138, une lettre écrite par une princesse de Berlin (qui signe Eugénie V. T. H. et T. 0. S.), pour engager vivement une amie à lire « les caractères de Marivaux dignes d'être mis en supplément à ceux de La Bruyère » ; « on préférerait même les nouveaux, comme étant plus à la moderne. » Un jeune gentilhomme ami d'Eugénie, A. D. G., Allemand comme elle, lui adresse ensuite une pièce de vers, assez faible de facture, mais enthousiaste pour Marivaux, et où l'admiration porte juste. Grimm (Corresp. litt., t. III, p. 482), Collé (Journal, t. II, p. 288), Voisenon (Anecd. litt,, p. 89), le président Hénault (Mémoires, p. 411), constatent aussi le succès

judicieux prît la peine d'en extraire les morceaux de choix. Nous aurions alors un exquis petit livre, digne de figurer en bonne place dans la collection des moralistes français !.

On s'attend bien à ce que Marivaux énonce et marque nettement son but moral. Il n'est plus tenu cette fois à la même réserve que dans ses autres ouvrages; il a le droit d'être franchement didactique. « Si mes amis, écrit-il en tête du Spectateur, venaient me dire que je passe pour un bel-esprit, je ne sens pas, en vérité, que j'en fusse plus content de moimême; mais, si je voyais que quelqu'un eût fait quelque profit en lisant mes réflexions, se fût corrigé d'un défaut, oh ! cela me toucherait, et ce plaisir-là serait encore de ma compétence *. » Car, à ses yeux, la morale pratique est ce qu'il y a de plus important, non seulement dans la conduite de la vie, mais encore dans la philosophie tout entière : « Laissez, dit-il, h certains savants, je veux dire aux faiseurs de systèmes, à ceux que le vulgaire appelle philosophes, laissez-leur entasser méthodiquement visions sur visions, en raisonnant sur la nature des deux sub-

de Marivaux à l'étranger. Très étonné de cette admiration, d'Alembert en voit la cause dans un plaisir d'amour-propre, la joie de la difficulté vaincue; Diderot, dans une connaissance imparfaite de notre langue. Marivaux, au témoignage de d'Alembert (p. 590), « ne rendait pas aux étrangers ses panégyristes les éloges qu'il recevait d'eux. Il préférait sans hésiter nos écrivains à ceux de toutes les nations tant anciennes que modernes. »

1. Ce choix a été fait en 1769 par Lesbros sous le titre de V Esprit de Marivaux, et tout récemment par M. Gossot, qui a joint à son livre sur Marivaux moraliste une suite d'extraits assez étendus (ils occupent 202 pages d'un volume qui en compte 348.) Cependant, un grand nombre de morceaux de premier ordre, un très grand nombre de courtes pensées d'aussi grande valeur ne se trouvent dans aucun de ces deux recueils.

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