‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 282 sur 360 · MARIVAUX ET ADDISON · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET ADDISON

deux ou trois fois des Anciens avec plus dé bon sens qu'on n'en espérerait d'un ami de La Motte, trop souvent il se montre à leur égard injuste, dédaigneux, grossier même. Addison est très anglais dans sa façon de raisonner et d'envisager les choses; sa morale est simple, pratique, utilitaire comme le caractère national. Celle de Marivaux, plus fine, moins dogmatique, a plus d'élévation.

Mais l'esprit logique et ami de la règle qui inspire le Spectateur anglais lui donne un mérite qui manque trop au Spectateur français : s'il y a dans le premier moins d'imprévu et de caprice, il n'y a ni décousu ni fatras. Addison ne laisse jamais de sujets en l'air, comme Marivaux; il traite tout dans la juste mesure, jusqu'au bout d'un développement régulier. Enfin, au contraire de ce que l'on attendrait, on trouve dans le Spectateur anglais, œuvre d'un auteur dramatique assez médiocre, une qualité qui manque au Spectateur français et qui est cependant le propre d'un homme de théâtre : le don de créer des caractères. Dans le Spectateur français, les personnages ne font que passer, et leur physionomie un peu vague, sans contours précis, laisse peu de souvenirs. Il y a, au contraire, dans le Spectateur anglais, plusieurs types d'un puissant relief; d'abord le Spectateur lui-môme, ce calme et méditatif personnage, qui a traversé la vie en observateur et qui veut bien ouvrir au public les trésors de son expérience, William Honeycomb, l'homme du monde, le négociant sir Andrew Freeport, le capitaine Sentry, sir Roger de Coverley, le gentilhomme campagnard; celui-ci surtout est aussi vivant que les meilleurs types de Clarisse Harlowe et de Tom Jones,

Cette infériorité inattendue de Marivaux provient de sa manière de composer et aussi de ce qu'il suit

plutôt la tradition des moralistes français que celle du moraliste anglais. Tout en s'efforçant d'introduire dans la morale une variété piquante, il la considérait comme chose plus abstraite que l'art dramatique et réservait pour celui-ci les types vivants. La Rochefoucauld, au lieu de rassembler sous des noms propres les traits caractéristiques de chaque vice ou travers, les condense sous une forme sentencieuse. Quant à La Bruyère, s'il fait grand usage de ces noms propres, il peint de simples portraits et ne crée pas de types agissants.

Marivaux se rapproche encore à d'autres égards de ses devanciers français. S'il n'a ni la concision magistrale de La Rochefoucauld, ni la forme savante et l'art achevé de La Bruyère, il se rencontre souvent avec eux dans une communauté de points de vue, qui marque non pas l'imitation, mais la parenté. Pas plus que La Rochefoucauld il n'est dupe des fauxsemblants dont se parent la vanité et l'égoïsme. Il découvre avec une clairvoyance impitoyable les vrais mobiles de nos actions, les plus modestes et les plus désintéressés en apparence, et beaucoup de ses réflexions ouvrent sur les profondeurs cachées de la conscience des jours aussi lumineux que certaines maximes de La Rochefoucauld, justement fameuses. Mais il y a, entre l'auteur des Maximes et l'auteur du Spectateur français, une différence tout à l'honneur de ce dernier. La Rochefoucauld obéit à un parti pris de dénigrement; il veut prouver qu'il n'est pas de sentiment pur de tout alliage d'égoïsme; il tient l'homme pour mauvais de sa nature et cherche partout les preuves de cette méchanceté. Marivaux ne méprise pas l'homme à ce point; il lui reconnaît la conscience du bien et le mépris du mal; il l'admire dans ses élans généreux, il le plaint dans ses défail-

lances; il est exempt de cette joie cruelle que Ton prendrait chez La Rochefoucauld pour la satisfaction d'une vengeance.

Marivaux ressemblerait plutôt à La Bruyère qu'à La Rochefoucauld. La Bruyère, lui aussi, éprouve plus de pitié que de mépris au spectacle de nos défauts et de nos vices; il n'a pas cette froideur dédaigneuse qui met La Rochefoucauld au-dessus de son sujet. D'autre part, l'injustice soufferte, les misères imméritées arrachent à Marivaux des accents qui semblent l'écho des indignations de La Bruyère. Souvent aussi, il ressemble à l'auteur des Caractères par le tour d'esprit, la manière d'envisager les choses; il dirige volontiers son observation sur les mêmes aspects de la vie humaine, les mêmes passions, les mêmes défauts. C'est, en bien des passages, le même raffinement, la même pénétration, tantôt naturelle, tantôt affectée. Marivaux cependant est moins artiste, moins soucieux de la perfection du style, moins auteur en un mot; et c'est là son infériorité comme écrivain, sa supériorité, à quelques égards, comme moraliste. La Bruyère porte la peine d'avoir donné un inventaire trop complet des ressources de notre langue; il s'est montré peintre si habile que l'admiration inspirée par l'écrivain fait tort à l'émotion que devrait exciter le philosophe. Aussi la portée morale de son œuvre est-elle inférieure à sa valeur littéraire. Ëcrivain moins parfait, Marivaux ne dérobe pas à son profit l'intérêt du lecteur; on l'admire moins, il touche davantage; il laisse des misères qu'il décrit une impression plus durable. Mais cette supériorité relative fait aussi sa faiblesse et lui enlève le rang qu'il mériterait parmi les moralistes. Il n'a point fait un livre; il s'est dépensé au jour le jour dans une œuvre ingrate. Hier une idée heureuse s'était emparée

de son esprit et il la développait avec bonheur ; demain il n'aura plus rien à dire, et cependant les lecteurs de son journal attendent. Aussi ses œuvres morales ont-elles le sort de tous lés journaux : on ne fait que les parcourir.

Et cependant, au point de vue littéraire, Marivaux essayait de se rapprocher de La Bruyère. Il le tenait en grande estime, comme nous le verrons *, et, s'il ne l'imitait pas, il se souvenait qu'il l'avait beaucoup lu. Certaines doctrines de La Bruyère se retrouvent dans les œuvres morales de Marivaux; sauf le culte des Anciens, que notre auteur ne pratiquait nullement, il semble avoir pris à son devancier quelques-unes de ses idées sur la finesse, sur les rapports du style et de la pensée ; il se réclame même de son exemple. Il lui emprunte parfois sa forme et ses procédés. Dans le Spectateur, il employait le cadre d'Addison, ses fictions, ses longs développements, sa manière complaisante et large d'exposer ses théories. Cette expérience ayant peu réussi, il semble, dans le Cabinet du Philosophe, vouloir reprendre la tradition des Caractères; il a beaucoup de réflexions de moyenne étendue, de paragraphes complets, indépendants les uns des autres, de petits récits courts et vifs.

Il eût donc été possible à Marivaux, même en ne laissant que des fragments, de marquer sa place au milieu de cette élite d'écrivains français dont la morale a été le principal objet et auxquels elle a valu une place d'élite dans notre littérature. Une méditation plus profonde, un souci plus grand de la concentration dans la pensée et du relief dans le style, un choix plus sévère entre les résultats de

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