‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 287 sur 360 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE MORALISTE (suite)

THÉORIES MORALES DE MARIVAUX : LA CONSCIENCE; LE RIEN ET LE MAL. — LES MOEURS DU TEMPS : l' AMOUR ; LE MARIAGE; LA CONDITION DES FEMMES; L'ÉDUCATION DES ENFANTS. — L'AMOUR- PROPRE : COQUETTES ET PETITS-MAÎTRES. — MARIVAUX ET DUCLOS.

Essayons de retrouver les principales théories de Marivaux, parmi les feuilles trop souvent disparates et d'inégale valeur qui composent son œuvre morale.

Il a pris soin de discuter avec quelque détail celle qui domine la science des devoirs, la distinction du bien et du mal. Il ne se place nullement au point de vue stoïcien et ne propose pas à l'homme un idéal de perfection chimérique; il n'est pas orgueilleux. Il sait, pour s'être étudié lui-même, combien notre nature est faible, changeante, capable tour à tour de vice et vertu :

J'ai été, dit-il, mon propre spectateur, comme le spectateur des autres; je me suis connu autant qu'il est possible de se connaître; ainsi, c'est du moins un homme que j'ai développé. Quand j'ai comparé cet homme aux autres ou les autres à lui, j'ai cru voir que nous nous ressemblions presque tous; que nous avions tous à peu près le même volume de méchanceté, de faiblesse et de ridicule; qu'à la vérité nous n'étions pas tous, aussi fréquemment les uns que les autres, faibles, ridicules et

méchants; mais qu'il y avait pour chacun de nous des positions où nous serions tout ce que je dis-là, si nous ne nous empêchions pas de l'être '.

Et après avoir, avant J.-J. Rousseau, établi sur la conscience la distinction du bien et du mal ', il tire de Tinlirmité humaine les conséquences suivantes :

Il est vrai que nous naissons tous méchants 3; mais cette méchanceté nous ne l'apportons que comme un monstre qu'il faut combattre. Nous la connaissons pour monstre, dès que nous nous assemblons; nous ne sommes

!. Le Spectateur français, vingt et unième feuille.

2. Pour Marivaux, la conscience est « la règle sacrée de nos actions >; et, par conscience, il entend « cet esprit de justice que je trouve en moi, que je trouve dans les autres, qui fait ma sûreté et la leur >. En définissant ainsi la conscience il ne formulait pas un lieu commun : au moment où il écrivait, il était à peu près le seul, parmi les moralistes, qui fit de la conscience le fondement de la loi morale; on verra plus loin de qui il tenait cette théorie. Montaigne avait dit : « Les lois de. la conscience, que nous disons naistre de la nature, naissent de la coustume. » (Essais, livre I, chap. xxu). Pascal ne semble prononcer le mot de conscience qu'avec une idée de défaveur (voir les trois passages des Pensées où on le trouve, édit. Havet, t. H, p. 97, 107 et 183); La Bruyère n'en parle pas. Après Marivaux, Vauvenargues la condamne expressément : « La conscience, dit-il, est la plus changeante des règles. - (Réflexions et Maximes, 133, et aussi 135, Œuvres, p. 386). Voltaire met « bien » et « très bien » en note. 11 faut aller jusqu'à J.-J. Rousseau pour trouver la réhabilitation de la conscience dans le profession de foi du vicaire savoyard. Marivaux cependant ne va pas aussi loin que Rousseau ; celui-ci fait de la conscience le seul fondement de sa morale, qui est la morale du sentiment avec ses incertitudes et ses faiblesses; Marivaux, au contraire, en définissant la conscience « l'esprit de justice », la rapproche de l'idée du bien, principe plus solide, avec ses conséquences d'obligation, de mérite, etc.

3. Ici encore Marivaux se sépare de Rousseau; celui-ci croyait à l'excellence de la nature humaine, originairement bonne, mais dépravée par la civilisation, et de ce principe, formulé pour la première fois dans son fameux Discours couronné par l'Académie de Dijon (1750), il fit le fondement de sa philosophie comme de sa politique.

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