LA MOTTE
prendre parti pour le premier. Non seulement il publie V Iliade travestie, mais il met en tête une préface, dans laquelle il attaque directement Mme Dacier, au risque de détourner sur lui-même une colère prompte à l'invective, et il raille assez spirituellement la violence et l'aigreur du champion d'Homère. Puis, très longuement, point par point, il réfute les reproches faits à La Motte. Par surcroît, trouvant que celui-ci n'est pas estimé à sa valeur, il se fait, en quelque sorte, le démonstrateur de cet « esprit très rare ». Et lui, le fantaisiste charmant, le romanesque auteur de féeries, il loue son ami de manquer absolument « d'imagination », de représenter la « raison pure », de ne point causer à, son lecteur ce « plaisir imposteur et confus que produit surtout le feu de la première, mais cette joie d'ordre supérieur qui naît de l'évidence et de la parfaite clarté * ». En 1722, après Jtomulus, il compose une brochure uniquement consacrée à, faire valoir la tragédie de son ami. Il ne craint pas d'écrire : « On dit communément Vélégant Racine et le sublime Corneille ; quelle épithète donnera-t-on à cet homme-ci, je n'en sais rien; mais il est beau de les avoir méritées toutes les deux * ». Après Inès de Castroyi\ le qualifie « d'homme illustre ». et, s'il n'écrit pas une nouvelle brochure, du moins il consacre toute une feuille du Spectateur, la vingtième, à l'éloge de l'œuvre nouvelle. En 1754, dans le Miroir, vingt-quatre ans après la mort de La Motte, passant en revue les grands hommes de tous les temps, il accorde à l'auteur de Romulus sinon le pre-
i. Préface de V Iliade travestie.
2. Le Spectateur français, troisième feuille. — Dans le Miroir, il ne craint pas de mettre « la sagacité de l'esprit de La Motte » sur la même ligne que « l'inimitable élégance de Racine » et « le puissant génie de Corneille ».
mier rang, du moins le plus d'espace. Il trouve que, malgré la réputation dont La Motte a joui de son vivant, on ne lui a pas rendu pleine justice. Il s'efforce d'établir que s'il a eu « tant de contradicteurs », c'est « qu'il était bon à tout », et que, par là, il excitait trop de jalousies et bravait le préjugé absurde qui veut que Ion ne soit bon qu'à une chose.
Une pareille admiration, aveugle, absolue, persistante, est presque du fanatisme. On a peine à la comprendre chez Marivaux, qui, d'ordinaire, se montrait peu enclin à l'enthousiasme, habile au contraire à découvrir le point faible des choses, attentif à ménager l'éloge et à se tenir en garde contre toute duperie.
Cette surprise d'admiration a plusieurs causes. D'abord, on l'a justement remarqué, La Motte possédait au suprême degré ces faux semblants de « génie », qui font si souvent illusion à des contemporains et qui peuvent pour un temps usurper le suffrage des meilleurs juges, le spécieux J. De plus, en faisant l'éloge de La Motte, Marivaux faisait, sans s'en douter, le sien propre. Quelle qualité relevait-il de préférence chez son ami? La finesse, et lui-même valait surtout par là. Phénomène qui n'est point rare dans l'histoire littéraire, il s'admirait dans autrui. Enfin, qu'il s'en rendît compte ou non, il aimait dans La Motte un ennemi de la poésie, que lui-môme avait le malheur de ne pas aimer. Affaire de rancune peutêtre chez Marivaux, qui maniait si gauchement le vers, affaire de principe chez La Motte, qui, après avoir écrit un très grand nombre de vers, s'avisa
1. Nisard, Histoire de la Littérature française, t. IV, p. 23; voir aussi V. Fournel, Littérature indépendante, p. 406, et H. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes, troisième partie, chap. n.
beaucoup trop tard de déclarer inutile l'art de les faire. La poésie, en effet, considérée dans son essence ou dans son mécanisme extérieur, a été souvent méconnue et dédaignée par toute une famille d'esprits \ à d'autres égards éminents, fermes et fins, mais trop amis de l'exactitude, du contour net et précis, trop ennemis des entraves de toute nature, pour comprendre, d'une part le charme du vague et de l'indéfini poétiques, l'autre partie merveilleux secours que la contrainte du vers peut prêter à la pensée. Et cependant Marivaux était poète, mais poète d'une espèce si particulière qu'il méconnut et outragea, avec une sorte de furie aveugle, le prince des poètes. On ne saurait imaginer, avant d'avoir lu les divers factums de Marivaux contre Homère, la passion qu'il apportait dans ces attaques. On s'étonne, en les parcourant, qu'un homme calme et doux à l'ordinaire, respectueux de lui-même et de sa plume, ait pu, sans aucun motif d'animosité personnelle, s'emporter de la sorte contre un poète mort depuis trois mille ans. On s'en étonne d'autant plus qu'il réserve ses colères au seul Homère et, à l'occasion, parle des autres auteurs anciens avec convenance et bon sens. Il considère le culte d'Homère comme une idolâtrie ridicule et traite de fanatiques ceux qui le pratiquent. L'épithète de « divin » surtout qui lui est communément appliquée, a le don de l'exaspérer. Il ne manque pas une occasion de la tourner en ridicule, par des plaisanteries dans le goût de celle-ci : « Il me tomba l'autre jour entre les mains une feuille grecque de la divine Iliade. 0 dieux! dans quel état je la vis! Un Grec en serait mort subitement.... Ima-
1. Bayle (voir C. Lcnient, Étude sur Bayle, p. 213), Pascal (Pensées, article XII, 25, t. I, p. 104 de l'édit. Havet), Montesquieu (Lettres persanes, cxxxvn).
ginez-vous que la feuille de l'homme divin avait servi à envelopper des denrées d'épicier; elle en portait encore les marques *. » Marivaux trouve cela très amusant.
Quelle peut donc être la cause de cette colère? Peutêtre l'échec complet de cette Iliade travestie, qui fut son premier livre. Il espérait pour elle un vif succès et il ne dissimulait pas, dans une préface assez ambitieuse, sa prétention de faire aussi bien, sinon mieux, que Scarron dans son Enéide, et Ylliade travestie échoua misérablement. Jamais plaisanterie ne fut moins plaisante; c'est une bouffonnerie lugubre, d'une monotonie et d'une platitude fastidieuses, d'une lourdeur empâtée. Aucune imagination, aucune trace d'esprit, aucune gaieté. En revanche, une grossièreté étalée comme à plaisir, une basse trivialité de termes, une débauche de descriptions ordurières. On est stupéfait de voir une plume si réservée, si chaste même, se livrer à de pareils écarts. Il y a nombre de passages dont rien ne peut être cité, mais voici comment le parodiste traduit les adieux d'Hector à Andromaque :
Mon Dieu ! que vous savez bien braire ! Mais quand vous brairiez mieux encor, Un roc est moins ferme qu'Hector; Et de vos pleurs il se soucie Gomme en hiver d'une roupie *.
Ce n'est point là de la parodie, mais de l'avilissement. Voici qui est plus mauvais encore et presque odieux. Le vieux Priam demande à Achille le cadavre de son fils :
i. Le Spectateur français, neuvième feuille. D'Alembert nous apprend (p. 579) que, dans une intention ironique, Marivaux ne séparait jamais du nom d'Homère cette épithète de divin.