‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 321 sur 360 · MARIVAUX ET MONTESQUIEU · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET MONTESQUIEU

lution tout arrivée; ils en corrigent les auteurs, et cependant ils ne l'auraient pas faite. »

Nous le verrons bientôt, plus explicite encore, si c'est possible, non seulement reconnaître qu'il y a des grands hommes, mais déclarer quels sont ceux qu'il préfère.

Parmi ses contemporains, Marivaux jugeait avec indépendance non seulement ceux d'entre eux qui n'étaient pas de ses amis, mais encore ceux à qui l'unissaient des liens d'amitié et de société. Les Lettres persanes paraissaient au moment où il publiait le Spectateur. Or, Montesquieu était un des membres les plus choyés du cercle de Mme de Lambert; Marivaux cependant, tout en louant l'esprit qui pétille dans les Lettres, ne craint pas d'apporter à ses éloges des réserves nécessaires. On sait avec quelle liberté plaisante Montesquieu parlait de la religion, de l'autorité, etc., choses qu'on peut critiquer sans doute, mais sérieusement, comme choses sérieuses; Marivaux lui reproche une légèreté déplacée en de tels sujets, nuisible môme par les effets qu'elle peut avoir sur bien des lecteurs :

Je juge, écrivait-il, que l'auteur est un homme de beaucoup d'esprit; mais entre les sujets hardis qu'il se choisit, et sur lesquels il me parait le plus briller, le sujet qui réussit le mieux à l'ingénieuse vivacité de ses idées, c'est celui de la religion et des choses qui ont rapport à elle. Je voudrais qu'un esprit aussi lin que le sien eût senti qu'il n'y a" pas un si grand mérite à donner du joli et du neuf sur de pareilles matières, et que tout homme qui les traite avec quelque liberté, peut s'y montrer spirituel à peu de frais. Non que, parmi les choses sur lesquelles ils se donne un peu carrière, il n'y en ait d'excellentes en tout sens, et que même celles où il se joue le plus ne puissent recevoir une interprétation utile ; car eniin, dans tout cela je ne vois qu'un homme d'esprit qui badine, mais qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un

peu trop la gravité respectable de ces matières. 11 faut làdessus ménager l'esprit de l'homme, qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires, dès qu'on les lui présente d'une façon peu sérieuse '.

« Certes, observe justement Sainte-Beuve, Montesquieu, devenu l'auteur de l'Esprit des lois, aurait ratifié et signé cette critique adressée au jeune auteur des Lettres persanes *. »

Marivaux rend la même justice à Crébillon le tragique, quoiqu'il eût à se plaindre de Crébillon fils, et à Voltaire, son ennemi acharné; il vante Zaïre, Mérope, la Henriade, « ce poème si agréablement irrégulier, qui, à force de beautés vives, jeunes, brillantes et continues, nous a prouvé qu'il y a une magie d'esprit, au moyen de laquelle un ouvrage peut avoir des défauts sans conséquence * ». Toutes les fois que Marivaux nomme ses contemporains, c'est avec cette politesse aimable.

Mais, lorsqu'il parle en général et qu'il n a plus à craindre de blesser des amours-propres sensibles par excellence, ces amours-propres d'auteur que personne n'a connus mieux que lui, alors il se donne libre carrière. Dans un de ses meilleurs articles de début au Mercure, il s'amuse à classer les variétés de beaux esprits4 : « Il en est d'eux, dit-il, à peu près comme d'une armée; il y a peu d'officiers généraux, beaucoup d'officiers subalternes, un monde infini de soldats. » Les officiers généraux sont « les auteurs

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