LA HIÉRARCHIE DES TALENTS
qu'en fait d'ouvrages de goût le public avoue pour excellents ». Après viennent ceux que Marivaux appelle « les grands médiocres » . Il les place à la tête des officiers subalternes et les définit ainsi :
Imaginez-vous un espace entre l'excellent et le médiocre; c'est celui qu'ils occupent ; leurs idées sont intermédiaires. Ce n'est pas que ce milieu qu'ils tiennent soit senti de tout le monde ; il n'appartient qu'au lecteur excellent lui-même de l'apercevoir. Leur caractère d'esprit, généralement parlant, leur fait tour à tour trop de tort et trop d'honneur : trop de tort, parce que bien des gens, machinalement connaisseurs du beau, ne se sentant pas frappés du ton de leurs idées, les confondent avec les médiocres; trop d'honneur, parce que bien des gens aussi, n'ayant qu'un goût peu sûr, peu décisif, les jugent excellents sur la foi du plaisir qu'ils prennent à la lecture de leurs ouvrages.
Les officiers subalternes, les « médiocres » sans épithète, sont des gens dont le talent est de fixer avec ordre sur du papier un certain genre d'idées raisonnables, mais communes, suffisantes toutefois pour le commerce et la conduite des honnêtes gens entre eux, et par là si familières, qu'elles ne méritent pas d'être expressément offertes à la curiosité du lecteur un peu délicat. « Quant aux soldats », ce sont des auteurs au-dessous du médiocre, gens si misérables, que c'est une bonne fortune à eux de fixer même une idée commune dans son degré de force et de justesse. « Pauvre espèce », qui n'est connue ni par la chute, ni par le succès particulier de ses ouvrages. « Quand un officier est tué, on le nomme, mais, à l'égard des soldats de lettres », on sait en gros que mille de leurs productions paraissent et ne valent rien; c'est comme un bataillon qui se présente, et que le mousquet fait tomber. Qui est-ce qui s'avisera de demander le nom des soldats morts? « Comparaison pittoresque, classification ingénieuse et juste,
où Ton ne trouve à reprendre qu'un excès de finesse et peut-être un dédain trop marqué pour la foule des petits auteurs, soldats obscurs, qui ne sont pas tous des héros, mais qui, en somme, contribuent au gain des batailles. Fût-on soi-même un « ofûcier-général » de la littérature (et Marivaux ne Tétait pas encore quand il écrivait ceci), on leur doit au moins un peu d'estime et de reconnaissance f.
Enfin, au dernier rang de l'armée, une troupe qui n'est plus même composée de vrais soldats, une sorte de corps auxiliaire, à peine digne d'être compté parmi les combattants, les traducteurs : « Ils savent les langues savantes, ils ressuscitent l'esprit des Anciens, qui, disent-ils, vaut cent fois mieux que l'esprit des Modernes; du moins faut-il avouer qu'ils le croient de bonne foi, puisque nous ne voyons pas qu'ils s'estiment assez pour penser par eux-mêmes. C'est agir conséquerament à leur principe *. » Mépris injuste, dira-t-on, pour une classe très estimable d'écrivains. Sans doute; mais que l'on songe à l'époque où il écrivait : les traducteurs tenaient alors le haut du pavé; tout gonflés de leur importance, ils étaient maîtres partout, à l'Académie, dans les salons ; l'abbé d'Olivet était presque un grand homme*. Marivaux pouvait-il s'empêcher de faire ses réserves? Les tra-
1. Pièces détachées, Troisième letton: à Mme***. — Cette classification militaire des talents est originale et piquante. Balzac l'a reprise et gâtée en y mêlant un déplaisant projet d'évaluation financière. Voir la Presse et le Siècle des 18 et 19 août 1839. Dans une mordante réponse (De la littérature industrielle, dans les Portraits contemporains, t. II), Sainte-Beuve fit justice de cette invention.
2. Pièces détachées, Troisième lettre à Mme ***. — Montesquieu est tout aussi sévère à l'égard des traducteurs et des érudils. Voir ce qu'il en dit dans les Lettres persanes, cxxix et cxxxv.
3. Voir J. de Goncourt, Portraits intimes du xvuT siècle, Vabbé d'Olivet, p. 75 et suiv.