‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 325 sur 360 · LES GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

LES GRANDS HOMMES

à l'humanité. Il réclame seulement la parité d'estime pour le génie littéraire :

Il y a, dit-il, deux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connaissances et ses mœurs,... et qu'on peut appeler les bienfaiteurs du monde... — J'entends par les uns les hommes immortels qui ont pénétré dans la connaissance de la vérité et dont les erreurs mêmes ont si souvent conduit à la lumière ; ces philosophes, tant ceux de l'antiquité, dont les noms sont assez connus, que . ceux de notre âge, tels que Descartes, Newton, Malebranche, Locke, etc. — J'entends par les autres ces grands génies qu'on appelle quelquefois beaux-esprits; ces critiques sérieux ou badins; ces peintres sublimes des grandeurs et des misères de l'âme humaine, qui, en nous instruisant dans leurs ouvrages, nous persuadent, à force de plaisirs, qu'ils n'ont pour objet que de nous plaire et de charmer notre loisir ; je mets Corneille et Racine dans ce qu'il y a de plus respectable dans l'ordre de ceux-ci.

Au premier ordre de grands hommes, le monde ne ménage pas son admiration ; il va jusqu'à la vénération pour eux. Quant aux seconds, l'admiration qu'ils inspirent est une admiration bien moins sérieuse, bien plus familière, qui les honore beaucoup moins. Cela n'est pas juste, « cette inégalité de partage au profit des philosophes ne peut être attribuée qu'à l'ignorance du commun des hommes » :

Ces hommes en général ne cultivent pas les sciences; ils n'en connaissent que le nom, qui leur en impose, et leur imagination, respectueusement étonnée des grandes matières qu'elles traitent, achève de leur rendre ces matières encore plus inaccessibles. De là vient qu'ils regardent les philosophes comme des intelligences qui ont approfondi des mystères, et à qui seuls il appartient de nous donner le merveilleux spectacle des forces et de la dignité de l'esprit humain.

Les génies littéraires en imposent moins au vulgaire, « car leurs ouvrages ne sont une énigme pour

personne; le sujet sur lequel ils travaillent a le défaut d'être à la portée de tous les hommes. » Ce sujet n'est autre que l'homme lui-même, et, chacun se connaissant, ou du moins croyant se connaître et connaître ses semblables, estime en savoir autant que les grands littérateurs, sauf, il est vrai, le talent d'écrire, « qui n'est qu'une manière d'avoir de l'esprit ». Marivaux conclut de là avec un peu d'ironie :

Aussi tout lecteur ou spectateur, avant qu'il les admire, commence-t-il par être leur juge, et presque toujours leur critique ; de pareilles fonctions ne disposent pas l'admirateur à bien sentir la supériorité qu'ils ont sur lui ; il a fait trop de comparaison avec eux pour être étonné de ce qu'ils valent; et d'ailleurs, de quoi les loue-t-il? Ce n'est pas de l'instruction qu'il en tire; elle passe en lui sans qu'il s'en aperçoive : c'est de l'extrême plaisir qu'ils lui font. Et il est sûr que ce plaisir-là leur nuit encore ; ils en paraissent moins importants; il n'y a point de dignité à plaire : c'est bien le mérite le plus aimable, mais, en général, ce n'est pas le plus honoré.

Que de gens pensent en les lisant : « Je pourrais en faire autant! » Les belles choses qu'ils nous disent « ne nous frappent pas même comme nouvelles; on croit toujours les raconnaître, on les avait déjà entrevues ». Ainsi, dit Marivaux avec beaucoup de finesse, « ils ne sont sublimes que d'après nous qui le sommes foncièrement autant qu'eux ; et c'est dans leur sublimité que nous nous imaginons contempler la nôtre ». Mais n'est-ce donc rien que de nous montrer cette « sublimité » ensevelie dans les profondeurs de notre âme, et que, sans eux, nous n'aurions jamais devinée? La matière est à tous, mais l'art de la mettre en œuvre n'appartient qu'à quelquesuns. Ne faisons pas tort à ces ouvriers d'élite de l'admiration que nous leur devons. Ils nous donnent une connaissance de l'homme, profonde et vivante,

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