‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 326 sur 360 · LA LITTÉRATURE ET LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ET LA PHILOSOPHIE

que ni la philosophie, ni les sciences ne sauraient nous procurer. Ce résultat des lettres pures n'est-il pas assez beau pour leur mériter une admiration égale à celle dont les sciences et la philosophie sont l'objet? Que Ton pose la question à un vrai philosophe, et, s'il est sincère, il ne pourra qu'y répondre affirmativement. Je parle, dit Marivaux, du « vrai philosophe; je ne parle point du pur géomètre ou du simple mathématicien ; mais de l'homme qui pense, de l'homme capable de mesurer la sublimité de ces deux différents ordres d'esprit ' ».

Ces Réflexions ne furent pas données au public en entier. Nous n'avons même qu'une faible partie de ce que Marivaux avait lu devant ses confrères, à peine le tiers s. Ce fragment n'en est pas moins d'un grand intérêt. Malgré quelque partialité, fort excusable de la part d'un littérateur, il y a bien des vérités dans cette discussion courtoise; il y a surtout un très bel hommage rendu à la haute valeur des lettres. En combattant la science, Marivaux lui emprunte ses propres armes et fait preuve d'une logique,, d'une vigueur dialectique, d'une puissance d'abstraction dignes d'un savant.

1. Gomp. à la théorie de Marivaux, un aperçu tout semblable de Vauvenargues dans ses Fragments, xn {Œuvres, p. 282) et aussi une discussion Sur la morale et la physique (Œuvres, p. 110-112). Quant à la question toujours ouverte de la supériorité des lettres ou des sciences, on peut lire, outre les fameux discours de Lamartine et d'Arago (Chambre des députés, mars 1837), un article plein d'idées de Schérer, Jnter pocula, dans la quatrième série de ses Études sur la Littérature contemporaine.

2. Marivaux fit, en effet, trois lectures sur ce sujet; or, le fragment publié dans le Mercure d'avril 1755, dut occuper à peine une séance. Les morceaux lus à l'Académie n'étaient eux-mêmes qu'une faible partie d'un ouvrage considérable : les Registres en parlent (24 août 1749) comme du « commencement d'un ouvrage qu'il (Marivaux) doit donner au public ».

Néanmoins, par une contradiction singulière, Marivaux, défenseur des lettres contre les sciences, entrait, à son insu, dans le mouvement qu'il combattait et envisageait la littérature à un point de vue beaucoup moins littéraire que scientifique. Seul de ses amis, il ramenait la querelle des Anciens et des Modernes sur le terrain où l'avaient placée Perrault et Fontenelle, et où La Motte n'avait pas su la maintenir. Avec les premiers, la controverse agitait, en somme, des idées importantes et graves. Il ne s'agissait pas seulement pour eux de revendiquer, au profit des Modernes, la suprématie en matière d'éloquence et de poésie, mais, encore et surtout, de prouver que l'humanité, par cela seul qu'elle avançait en âge, croissait en force intellectuelle. C'était la théorie du progrès, indiquée par Bacon et Descartes *, expressément formulée par Pascal *. Les frères Perrault, en la reprenant, avaient affirmé, d'une part, la force de production toujours égale de la nature, d'autre part, le perfectionnement indéfini de toutes les inventions *. Avec une clarté que n'avaient pas les Perrault, Fontenelle soutenait une thèse qui peut se réduire à ceci : les hommes d'aujourd'hui sont aussi bien doués que ceux d'autrefois, car la nature forme toujours les hommes d'une même pâte; ils ont plus d'idées et de connaissances, ayant hérité de celles de leurs devanciers; enfin, ils commettent moins d'erreurs, éclairés qu'ils sont par l'expérience des anciens âges.

1. Voir H. Rigault, Querelle des Anciens et des Modernes, première partie, chap. m et iv.

2. Dans le Fragment d'un traité du vide (Pensées, édit. Havet, t. II, p. 266 à 273), notamment le passage fameux tp. 270-71) : « Toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement,... » etc.

3. Voir H. Rigault, op. cit., première partie, chap. x et xu.

l'idée DE PROGRÈS. 473

Or, les idées et les connaissances sont la matière même de l'éloquence et de la poésie. Donc, avec des idées plus nombreuses et plus vraies, nous devons être plus grands orateurs et plus grand poètes que les Anciens1.

Très discutable, assurément, cette manière de poser et de résoudre la question n'en est pas moins originale et hardie. La Motte n'en comprit pas la portée; à peine si, dans son Discours sur la poésie, il effleure en quelque lignes le côté philosophique de la querelle. Partout ailleurs il réduit celle-ci à une mesquine et stérile dispute sur le mérite d'Homère. Entraîné par son ami dans cette voie étroite, Marivaux ne sut pas d'abord l'élargir et se contenta pendant longtemps d'injurier Homère. Lorsqu'il fut revenu au sérieux, il comprit la futilité d'une guerre aussi ridicule qu'acharnée. Par un effort de raisonnement, il ressaisit le vrai point de départ de la question, et, dans deux morceaux très curieux, il donna une digne suite aux Parallèles et à la Digression de Fontenelle. Cette discussion, très peu connue, a été pour la première fois mise en lumière et analysée par Sainte-Beuve *. Marivaux s'y montre non pas, comme on l'a dit, un théoricien du progrès universel, un précurseur de Turgot 8 : il n'a pas des visées si hautes et se contente de relier une chaîne interrompue; mais, penseur pénétrant et critique de goût, il ajoute à la théorie de Fontenelle un correctif nécessaire, qui, de paradoxale, la rend juste et vraie.

C'est dans les Réflexions sur Thucydide, écrites à propos de la traduction de Perrot d'Àblancourt, qu'il

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