J. Fleury, Marivaux et te marivaudage, p
reprend la théorie de Fontenelle sur l'accumulation des idées dans l'esprit humain.
Le monde, depuis cet auteur grec jusqu'à nous, a si souvent changé de face; les passions des hommes, leurs vices et leurs vertus se sont déployés en tant de manières différentes; les hommes ont successivement passé par tant d'espèces de corruption, de sagesse et de folie; ils ont été tant de fois et si différemment polis et grossiers, •
bons et méchants, sociables et féroces, si différemment raisonnables et sots, si différemment hommes et enfants; ils se sont vus par tant de côtés, qu'il doit aujourd'hui lui t
en rester un fond d'idées considérablement augmenté. fcj
Tout, même les désastres, profite à cette augmentation de notre richesse intellectuelle : •
Tous les pays du monde, à cet égard, se ressentent de -,
la durée et des événements de l'humanité, de la diversité j
des lois, des coutumes et des gouvernements qu'elle a éprouvés, du nombre infini de guerres, de ravages et d'invasions qu'elle a essuyés; Sésostris, Cyrus, Alexandre, les successeurs de ce dernier, et surtout les Romains mêmes, n'ont pu troubler et agiter la terre, ni lui donner de si violentes secousses, sans y jeter de nouvelles idées, sans causer de nouveaux développements dans la capacité de penser et de sentir des hommes.
A vrai dire, en excitant des idées nouvelles, ces révolutions violentes ont anéanti beaucoup d'idées anciennes, mais, quel que soit le nombre de celles qui ont disparu, les gains composent les pertes *.
Voilà pour l'humanité tout entière. Quant à chaque
I. Comp. la môme théorie développée dans le Miroir: « L'humanité, en général, reçoit toujours plus d'idées qu'il ne lui en échappe, et ses malheurs mômes lui en donnent souvent plus qu'ils ne lui en enlèvent.... Chacun de ces états enfanta un nouvel esprit, et fut une expérience de plus sur la terre. • Marivaux est ici plus hardi que Ch. Perrault, qui admet l'arrêt du progrès durant les grandes catastrophes politiques et sociales. Voir Rigault, op. cil., p. 196.
nation prise à part, outre l'héritage d'idées commun à tous les peuples, elle a le sien propre, formé « de ce noirfbre infini de jugements, de réflexions, d'idées folles et sensées, que la totalité des esprits répand dans la nation », et des nouvelles idées que chaque particulier tire de la masse commune, « et qui vont à leur tour s'ajouter à la source dont elles viennent ». Enfin, cet esprit de chaque nation « se fortifie continuellement de ce que les hommes d'une autre nation y portent, et s'augmente encore de la différence de l'esprit étranger qui vient se mêler au sien ».
Ainsi, progrès dans les idées pour l'humanité tout entière et pour chaque nation en particulier. Le morceau s'arrête là et Marivaux ne tire pas d'autre conclusion de sa théorie.
Il la reprend dans le Miroir et la pousse beaucoup plus loin, toujours d'après Fontenelle. Après avoir contemplé dans un miroir magique, mis sous ses yeux par une fée qui représente la nature, « tout ce qu'en fait d'ouvrages l'esprit de l'homme a produit ou rêvé depuis le plus plat écrivain jusqu'à l'auteur des Mondes 4 », il affirme que le miroir « n'est pas de l'avis (des partisans des Anciens) sur le prétendu affaiblissement des esprits d'aujourd'hui ». D'abord, « la nature n'est pas sur son déclin, du moins ne ressemblons-nous guère à des vieillards; la force de nos passions, de nos folies et la médiocrité de nos connaissances, malgré les progrès qu'elles ont faits, devraient nous faire soupçonner que cette nature est encore bien jeune en nous ». En outre, sa force de production s'est toujours maintenue, et, « depuis les temps si renommés de Rome et d'Athènes,
4. Fontenelle. C'est la seule mention que Marivaux fasse de celui-ci, et ce silence est d'autant plus étonnant qu'il parle souvent de La Motte.
il n'y a pas eu de siècle où il n'y ait eu d'aussi grands esprits qu'il en fut jamais,... d'aussi bonnes têtes que Tétaient celles de Cicéron, de Démosthène, de Virgile, de Sophocle, d'Euripide, d'Homère même ». Si, aux siècles suivants, les grands esprits enfantés par la fécondité constante de la nature n'ont produit que de mauvais ouvrages, ces ouvrages « étaient infiniment moins mauvais, infiniment moins ridicules que ceux de leurs contemporains, et la capacité qu'il fallut alors pour n'y laisser que ce degré de ridicule, aurait suffi dans d'autres temps pour les rendre admirables ». Donc, il ne faut pas imputer à ces auteurs ce qui est resté de vicieux dans leurs ouvrages, mais s'en prendre « aux siècles barbares où ces grands esprits arrivèrent, et à la détestable éducation qu'ils y reçurent en fait d'ouvrages d'esprit ».
Ils auraient été les premiers esprits d'un autre siècle, comme ils furent les premiers esprits du leur : il ne fallait pas pour cela qu'ils fussent plus forts ; il fallait seulement qu'ils fussent mieux placés. Cicéron, aussi mal élevé, aussi peu encouragé qu'eux, né comme eux dans un siècle grossier... ne s'en serait pas tiré mieux qu'eux... et quoique infailliblement il eût été l'homme le plus éloquent de son temps, l'homme le plus éloquent de ce temps-là ne ferait pas aujourd'hui l'objet de notre admiration.
Cependant l'esprit et les idées ne manquaient pas dans ces siècles barbares, car < jamais l'esprit humain n'avait encore été le produit de tant d'esprit ». En effet (Marivaux reprend ici la thèse soutenue dans les Réflexions), € l'accroissement de l'esprit est une suite infaillible de la durée du monde », « l'humanité en général reçoit toujours plus d'idées qu'il ne lui en échappe », et « ses malheurs mêmes lui en donnent souvent plus qu'ils ne lui en enlèvent ».
Jusqu'à présent Marivaux a suivi Fontenelie ; il va s'en séparer.
Quelle est donc, le fonds naturel étant toujours le même et la somme d'idées croissant toujours, la cause qui produit les grands hommes? C'est le plus ou le moins de goût propre à chaque époque, car, où il n'y a pas de goût, < la quantité d'idées est un inconvénient et non pas un secours; elle empoche d'être simple, et fournit abondamment les moyens d'être ridicule. Mettez beaucoup de richesses entre les mains d'un homme qui ne sait pas s'en servir, toutes ses dépenses ne sont que des folies. »
Le morceau, complet cette fois, se termine ainsi :
L'augmentation des idées est une suite infaillible de la durée du monde : la suite de cette augmentation ne tarit point tant qu'il y a des hommes qui se succèdent, et des aventures qui leur arrivent. Mais Fart d'employer les idées pour les ouvrages d'esprit peut se perdre : les lettres tombent, la critique et le goût disparaissent, les auteurs deviennent ridicules ou grossiers, pendant que le fonds de l'esprit humain va toujours croissant parmi les hommes.
Toute cette argumentation est très probante, et Marivaux n'exprime, en somme, que deâ idées justes. Il est évident que la nature forme toujours les hommes de la même argile et leur accorde, à chaque siècle, des facultés semblables et à peu près égales. Seulement, de même qu'une vie obscure étouffe des génies qui s'en vont dormir inconnus dans le cimetière dont parle Grey, de môme certaines époques ne peuvent donner aux grands hommes le moyen de se produire et de se développer. Il est encore vrai que, plus les peuples se civilisent, plus, les idées s'accumulant en eux, l'humanité, réunion de tous les peuples, profite de ce trésor commun de l'intelligence et devient capable d'œuvres nouvelles. On peut même admettre qu'en dépit des révolutions, des guerres, des invasions, etc., qui semblent parfois anéantir l'œuvre de
plusieurs siècles, ces « expériences » sanglantes n'arrêtent pas le développement de la richesse intellectuelle, et que les pertes sont inférieures aux gains.
S'ensuit-il qu'au point de vue littéraire, une époque, par cela seul qu'elle vient après d'autres, leur est supérieure, ou même égale? Nullement. Marivaux reconnaît que les idées, si nombreuses qu'elles soient, ne valent que par la mise en œuvre, et que, si c la critique et le goût disparaissent », c les lettres tombent et les auteurs deviennent ridicules ou grossiers ».
Nous aurions voulu qu'il nous parlât avec quelque détail de ces révolutions et de ces éclipses passagères du goût, qu'il essayât, sinon d'en déterminer la loi, au moins d'indiquer les principales causes qui, aux époques les plus civilisées et les plus riches de culture intellectuelle, gâtent si souvent les littératures. Mais, s'il n'a point développé sa thèse jusqu'au bout, du moins l'a-t-il suffisamment indiquée pour que nous puissions en tirer nous-mêmes la conclusion sans dénaturer sa pensée. Il ne croyait pas que les Modernes, par cela seul qu'ils sont modernes, fussent supérieurs aux Anciens, et en cela il se séparait nettement de son maître Fontenelle, pour qui, en matière d'histoire littéraire, « postériorité » signifie nécessairement « supériorité ». Avec sa théorie de l'accumulation des idées, Fontenelle ne comprenait pas que l'on peut, malgré un cerveau encyclopédique, être un fort mauvais poète. Sans l'étincelle créatrice, le je ne sais quoi d'insaisissable et de divin, les idées acquises ne sont rien : Homère est un ignorant à côté de Chapelain, et pourtant quel abîme de Y Iliade à la Pucellel Bornée aux seules sciences, la thèse de Fontenelle est absolument juste; elle est
.'fj
radicalement fausse appliquée aux lettres !. Dans les sciences, jointe à la méthode expérimentale, elle est encore la règle môme du progrès; dans les lettres, elle n'a servi qu'à provoquer une dispute stérile. En y apportant la restriction qui termine le Miroir, en reconnaissant l'influence toute-puissante du goût, Marivaux corrigeait la théorie de son ami. Sril eût poussé un peu plus loin le développement de sa pensée et marqué sa conclusion avec plus de relief et de vigueur, il aurait eu le mérite de juger en dernier ressort la querelle des Anciens et des Modernes f .
i. Voir Nisard, Histoire de la littérature française, t. IV, p. 9 à 11.
2. Doudan a rajeuni et élargi, dans un morceau longuement travaillé, des Révolutions du goût, non pas la vieille querelle des Anciens et des Modernes, mais la question du progrès littéraire. On retrouve dans ce morceau plusieurs des idées de Marivaux parées d'images souvent admirables par une imagination gracieuse et forte. Voir notamment la conclusion, XIV, dans les Pensées et Fragments, p. 312 et suiv.