‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents; (volume 3)Chapitre 342 sur 360 · LE JE NE SAIS QUOI · texte numérisé non relu

LE JE NE SAIS QUOI

négligé et d'irrégulier même, d'orné ou de non orné, j'y suis, je m'y montre, j'en fais tout le charme; je vous entoure. Sous la figure de ces grâces, je suis le Je ne sais quoi qui touche dans les deux «sexes; ici, le Je ne sais quoi qui plait en peinture ; là, le Je ne sais quoi qui plait en architecture, en ameublement, en jardins, en tout ce qui peut faire l'objet du goût. Ne me cherchez point sous une forme; j'en ai mille, et pas une de fixe. Voilà pourquoi l'on me voit sans me connaitre, sans pouvoir ni me saisir ni me définir. On me perd de vue en me voyant ; il faut me sentir et non me démêler. Enfin vous me voyez, et pourtant vous me cherchez; et vous ne me trouverez jamais autrement; aussi ne serez-vous jamais las de me voir *.

Je ne saurais mieux terminer une étude sur le marivaudage que par cette page ingénieuse. Saisir l'insaisissable, montrer l'invisible, fixer la mobilité même, indiquer d'un trait facile et souple l'image de cette grâce fuyante, qui s'évanouit dès qu'on veut l'étudier de près, convenait bien à Marivaux, cet entêté d'analyse subtile. Le je ne sais quoi, ce Protée de l'élégance, était sa propre muse, bien plus que l'ingénue au miroir ; elle a inspiré cette page où elle se peint.

1. Le Cabinet du Philosophe, deuxième feuille. — La définition du je ne sais quoi a été tentée avant Marivaux par le P. Bouhours, et après lui par Montesquieu. Bouhours, dans ses Entretiens d'Ariste et d'Eugène (cinquième entretien), se contente de passer en revue les principales formes que revêt le je ne sais quoi; sa dissertation est savante, Gne, d'une délicatesse un peu cherchée. Montesquieu, dans son Essai sur le goût, appelle le je ne sais quoi « un charme irrésistible, une grâce naturelle qu'on n'a pu définir » et il lui semble que « c'est un effet principalement fondé sur la surprise ».

Page 1