LE JE NE SAIS QUOI
de nous s'en lassa; car, petit à petit, notre compagnie diminuait;... et bientôt, de tous les admirateurs avec qui je m'étais trouvé, il ne resta plus que moi, qui me retirai à mon tour.
Si Marivaux voulait représenter ici la beauté pure, cet idéal dont la recherche n'a cessé d'attirer, depuis Platon, l'élite des philosophes et d'inspirer les poètes, son allégorie ne serait qu'une irrévérence blâmable. Cette beauté n'est pas dédaigneuse et fière, sans agrément ni variété et ses adorateurs lui restent toujours fidèles. Il parle seulement de la beauté féminine, de celle « qui se répète, qui ne dit rien à l'esprit, qui ne parle qu'aux yeux, et qui leur dit toujours la même chose », dont « on. sait vite par cœur les traits toujours les mêmes. » Il a raison d'ajouter : « Si la Beauté entretenait un peu ceux qui l'admirent, si son âme jouait un peu sur son visage, cela le rendrait moins uniforme et plus touchant; il plairait au cœur autant qu'aux yeux; mais on ne fait que le voir beau, et on ne sent pas qu'il l'est. Il faudrait que la Beauté prît la peine de parler elle-même, et de montrer l'esprit qu'elle at. » Quoi de plus monotone, en effet, et de plus fastidieux à la longue qu'un beau visage, sur lequel ne se lit d'autre sentiment que le parfait contentement de lui-même? Surtout quand la fierté s'en mêle, « cette immobile fierté des belles personnes, qui ne s'écarte jamais d'elle, et qui a grand soin de tenir leur esprit froid et tranquille, afin qu'il laisse leur visage en repos, et qu'il n'en diminue pas la noble décence * ». Elle se rencontre sur le chemin de Marivaux, cette Fierté, et veut le ramener à l'autel de sa déesse, mais il s'esquive poli-
4. Comparez à ces réflexions de Marivaux une spirituelle boutade de M. Alexandre Dumas fils contre la beauté trop fière et froide, au début de son roman de Diane de Lys.
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ment et gagne au plus vite la demeure du Je ne sais quoi, où il retrouve tous ceux qui l'avaient laissé chez la Beauté :
Il nTy avait rien de surprenant dans ce lieu-ci, et qui plus est, rien d'arrangé; tout y était comme jeté au hasard. Il y régnait même une sorte de désordre, un désordre du meilleur goût du monde, qui faisait un effet charmant, et dont on n'aurait pu démêler ni montrer la cause. Enfin nous ne désirions rien là, et il fallait pourtant bien que rien n'y fût fini, ou que tout ce que Ton avait voulu y mettre n'y fût pas, puisqu'à tout moment nous y voyions ajouter quelque chose de nouveau. Malgré la Fable qui ne compte que trois Grâces, il y en avait là une infinité qui, en parcourant ces lieux, y travaillaient, y retouchaient partout. Je dis en parcourant, car elles ne faisaient qu'aller et venir, que passer, que se succéder rapidement les unes aux autres, sans nous donner le temps de les bien connaître. Elles étaient là; mais à peine les voyait-on, qu'elles n'y étaient plus, et qu'on en voyait d'autres à leur place, qui passaient à leur tour pour faire place à d'autres. En un mot, elles étaient partout, sans se tenir nulle part; ce n'en était pas une, c'en était toujours mille qu'on voyait.
Mais la divinité du lieu, où donc est-elle? Marivaux et ses compagnons la cherchent sans pouvoir la trouver. Une voix se fait entendre : « Me voilà! » Tous se retournent, mais ils ne voient personne. Ce manège se renouvelle encore. « Où êtes- vous donc, aimable Je ne sais quoi? » s'écrient les visiteurs du palais. La même voix leur répond :
Vous ne voyez que moi. Ce nombre infini de grâces qui passent sans cesse devant vos yeux, qui vont et qui J
viennent, qui sont toutes si différentes, et toutes également aimables, dont les unes sont plus mâles et les autres plus tendres, regardez-les bien; j'y suis; c'est moi que vous y voyez, et toujours moi. Dans ces tableaux que vous aimez tant; dans ces objets de toute espèce, qui ont tant d'agrément pour vous ; dans toute l'étendue" des lieux où vous êtes; dans tout ce que vous apercevez ici de simple, de