LA POSTÉRITÉ DE MARIVAUX
vaux avec ceux de Shakespeare, et les transformant dans sa propre nature de poète, il y ajoute une fleur de poésie, une grâce rêveuse, une fantaisie romanesque, qui remettent en honneur le marivaudage renouvelé.
A mesure que le siècle s'avance, l'influence de Marivaux grandit; il se trouve même, je l'ai dit, des critiques trop enthousiastes qui le compromettent en exaltant ses défauts à l'égal de ses qualités. Des disciples inventeurs transforment sa manière, comme Musset, et l'agrandissent. Tous les genres de talents, depuis les plus fins jusqu'aux plus vigoureux, sont représentés dans cette nouvelle école de disciples, les uns s'en tenant au simple badinage, les autres étendant les procédés de Marivaux jusqu'à à l'analyse approfondie des sentiments les plus universels et les plus humains. Pour ne citer que la plus frappante de ces parentés, le théâtre de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy ne sera-t-il pas, pour la seconde moitié de notre siècle, ce que fut celui de Marivaux pour la première moitié du xvm° siècle? On sait, d'autre part, la grande estime dans laquelle M. Alexandre Dumas iils tient Marivaux.
Même influence dans le roman ; même lignée moins directe, mais aussi nombreuse. Marivaux avait échoué pour avoir mêlé l'analyse psychologique à la fiction, sans les fondre. Les romanciers modernes ont accompli cette fusion et en ont fait la forme la plus élevée du genre. Sauf Alexandre Dumas père, l'amuseur de génie, la plupart, depuis Stendhal et Balzac, ont donné la première place à l'étude des caractères et des mœurs, peints par l'analyse plutôt que par l'action. Jusqu'à ces derniers temps, leurs maîtres étaient ceux que je viens de dire, surtout Stendhal, mais, avec M. Paul Bourget et ses amis, malgré l'admiration qu'ils professent pour Stendhal, n'est-ce pas
la lignée de Marivaux qui prend à l'heure présente la tête du roman français? M. Paul Hervieu, surtout, ne pourrait-il pas appliquer presque mot pour mot à son style si particulier la défense que Marivaux faisait du sien propre?
Il n'est pas jusqu'aux journaux de Marivaux qui ne lui aient valu des descendants. A. y regarder de près, ils sont déjà la chronique moderne. Comme les chroniqueurs, Marivaux tire une morale, sérieuse ou plaisante, de l'événement du jour, de la pièce récente, du dernier caprice de la mode; il disserte sur l'entrée de l'infante à Paris, Y Inès de Castro de La Motte, les coiffures poudrées, etc. Prenez chaque feuille du Spectateur, donnez moins de place aux théories abstraites, commentez avec plus de complaisance le fait du jour, vous aurez le premier modèle du genre où excellent à l'heure présente des talents si divers et si nombreux que la chronique est une large part du journalisme, si attirante qu'il n'est pour ainsi dire pas d'écrivain qui ne l'aborde un jour ou l'autre.
Mais, sans poursuivre aussi loin les conséquences directes ou indirectes de sa manière, prenons Marivaux pour ce qu'il est incontestablement : un charmant et sérieux esprit, supérieur à sa réputation, supérieur à ses œuvres même, qui gagnera toujours à être étudié de près, mais qui, à ne le prendre que par ses côtés les plus connus, a eu la gloire fort rare de créer une forme d'observation, de style et d'esprit.