Mémoires du duc de Luynes, t. IV, p
et ennemi de la littérature « légère », il partageait sur le théâtre les idées fameuses de Bossuet. Pouvait-il être indulgent pour celui de Marivaux, où les faiblesses amoureuses tiennent tant de place, pour ses romans qui peignent.au naturel des mœurs très relâchés? Bien plus, dans ces romans, les excès de la dévotion sont blâmés et raillés ; les directeurs de conscience y sont tournés en ridicule I
Une pareille littérature encourait d'autant plus les sévérités de Languet de Gergy, que ses amis étaient visés dans la Vie de Marianne et le Paysan parvenu : les modèles de Marivaux ressemblent plus à des jésuites qu'à des jansénistes. A ces rancunes religieuses se joignait peut-être chez l'archevêque un peu d'aigreur provinciale. Marivaux s'était marié à Sens; il avait, paraît-il, emprunté quelques noms propres aux familles de la ville pour ses divers romans ! et tels Sénonais pouvaient peut-être se reconnaître dans quelques types de Marianne et du Paysan. En ce cas, Languet de Gergy, en traitant sévèrement Marivaux, aurait vengé non seulement la religion et la morale, mais encore ses ouailles, son chapitre, ses directeurs livrés au ridicule.
Dès le début, il le prit sur son ton dédaigneux qui n'était pas pour plaire au récipiendaire. Il commença par dire en propres termes, que ce qui avait valu à Marivaux les suffrages de l'Académie, c'était ses qualités d'homme privé :
Quoique vous ayez acquis la place que vous venez occuper parmi nous par une multitude d'ouvrages que le public a lus avec avidité, ce n'est point tant à eux que vous devez notre choix qu'à, l'estime que nous avons faite de vos mœurs, de votre bon cœur, de la douceur de votre
i. Voir ci-dessus, p. 69, n. 2.
société, et, si j'ose le dire, de Y amabilité de votre caractère.... C'est là ce qui concilie nos suffrages plus efficacement que les écrits brillants et les dissertations savantes.
La raison est médiocrement flatteuse, car on peut être un fort honnête homme et un très méchant écrivain ; Boileau Ta dit depuis longtemps. L'archevêque aurait donc pu, tout en louant les vertus de Marivaux, comme c'était son droit, n'y pas tant insister — car le passage est long et je ne le cite pas tout entier — surtout n'en pas faire le principal titre académique du nouvel élu. A peine avoua-t-il connaître personnellement ses « feuilles philosophiques » ; pour le reste, il s'en tint aux on-dit : « Ceux qui ont lu vos ouvrages racontent.... Le célèbre La Bruyère paraît, dit-on, ressusciter en vous.... Voilà, m'a-t-on dit, ce qui se trouve répandu dans une foule d'écrits, de romans, de pièces de théâtre, de brochures amusantes que vous avez données au public avec une prodigieuse fécondité. » Mais, s'il a peu lu les ouvrages de Marivaux, il les connaît assez pour faire le procès du marivaudage :
Dans ces pièces diverses vous avez semé à pleines mains cette vivacité, ce brillant, qui vous est propre; chaque phrase, chaque mot quelquefois est une pensée. Les expressions figurées, les métaphores hardies coulent naturellement de votre plume. Elles sont employées souvent avec succès, quelquefois hasardées aussi avec un peu trop de confiance. Car vos nouveaux confrères, en approuvant ce qu'il y a de beau dans votre style, veulent que j'y ajoute cette légère critique, dans la crainte que ceux qui, sous nos auspices, aspirent à la perfection, ne s'autorisent de votre exemple et de son suffrage pour copier d'après vous quelques expressions et quelques métaphores que votre génie fertile vous a fait risquer.
Bien plus, il se croit en droit d'adresser à son nouveau confrère une morale assez verte :
J'ai appris que vous paraissiez vous proposer pour terme' une morale sage et ennemie du vice; mais qu'en chemin vous vous arrêtiez souvent à des aventures tendres et passionnées; que, tandis que vous voulez combattre l'amour licencieux, vous le peignez avec des couleurs si naïves et si tendres, qu'elles doivent faire sur le lecteur une impression tout autre que celle que vous vous proposez; et qu'à force d'être naturelles, elles deviennent séduisantes. La peinture trop naïve des faiblesses humaines est plus propre à réveiller la passion qu'à l'éteindre : de quelques préceptes qu'on l'assaisonne, un jeune homme y prendra plus de goût pour le vice que vos morales ne lui en inspireront pour la vertu ; et votre Paysan, paixenu à la fortune par des intrigues galantes, aura beau prêcher la modestie et la retenue qu'il n'a pas pratiquées ; il aura beau exagérer les périls de l'amour et ses suites funestes, il trouvera plus de gens disposés à copier ses intrigues, que de ceux qui voudront bien profiter de ses leçons.
Ici encore, pour n'être pas trop long, je ne donne qu'une partie du passage. Languet concluait par une condamnation formelle de la littérature d'imagination, comme corruptrice, impuissante pour le bien, toute-puissante pour le mal : « Les peintures vives de l'amour profane qu'on emploie pour en garantir le cœur humain, suffisent souvent pour l'y faire germer, et y porter des impressions funestes que la plus sage morale n'efface point. »
Non seulement la tolérance et la mesure, mais les plus simples convenances sont également violées dans ce singulier discours, aussi compromettant pour l'Académie que blessant pour le récipiendaire. L'archevêque avait beau, en finissant, présenter la sévérité de ses critiques comme un devoir sacré d'un prélat envers lui-même, le prétexte n'est que spécieux. Languet parlait ce jour-là non pas comme prélat, mais comme directeur de l'Académie; il pouvait, sans capitulation de conscience, concilier les
devoirs de sa charge temporaire et ceux de sa dignité ecclésiastique. En effet, le rôle d'un directeur a été très justement défini par d'Alembert : « Quelque jugement que l'orateur de la Compagnie porte en secret sur celui qu'il est chargé de recevoir, lui eûtil refusé son suffrage, eût-il traversé son élection, fût-il même son ennemi, il doit oublier tout, dès qu'il se trouve à la tête de la société respectable qui vient d'adopter le nouvel académicien. Simple organe de ses confrères en cette circonstance, et réduit à exprimer leurs sentiments, lors même qu'ils ne sont pas les siens, il est, au moins pour ce moment, voué ou, si l'on veut, condamné à l'éloge, comme le récipiendaire l'est à la timidité et à la modestie !. » Si, par excès de scrupule, Languet avait cru ne pouvoir se départir d'un rigorisme sacerdotal, il aurait dû laisser h un autre de ses confrères, libre de cette obligation, le soin de répondre à Marivaux. Cela lui eût été d'autant plus facile qu'au moment de l'élection de celui-ci, il sortait de charge et qu'un nouveau directeur devait être en fonctions à l'époque de la réception. Il aimait trop la représentation et le bruit pour prendre ce parti ; il avait fait ou laissé décider par l'Académie, le 17 décembre 1742, que « M. l'archevêque de Sens, directeur du présent trimestre, ferait dans le trimestre prochain la réception de MM. le duc de Nivernois et Marivaux; et que le directeur qui serait élu au commencement du trimestre de janvier lui céderait cette fonction *. » En persistant à faire acte de directeur, il devait parler comme tel; il parla en sectaire 3.