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L AMOUR. 17:i
Cette manière de présenter l'amour ne saurait aller sans quelque invraisemblance. Obligé de le conduire, dans l'espace d'un acte on de trois, depuis la naissance jusqu'à la mort ou du moins jusqu'au mariage, Marivaux se condamne à un singulier mélange de lenteur et de rapidité dans l'exposition; de lenteur parce qu'il faut être complet pour être vraisemblable, de rapidité parce que le temps est mesuré. On ol)jecte donc que, dans la réalité, les choses ne se passent pas de la sorte. Cela est vrai, mais le temps trop court dont il dispose, Marivaux l'emploie si bien qu'il sauve presque la vraisemblance. Il condense en quelques heures ce qui demanderait des mois et des années, mais il rapproche les transitions avec un art si adroit que le spectateur se prête de bonne grâce à l'illusion. La vérité particulière de la scène n'en demande pas davantage. C'est une question toujours agitée que de savoir jusqu'à quel point le théâtre doit être l'image de la vie réelle, quelle part de convention il y faut admettre, quelle place on y doit donner à la stricte vérité. En fin de compte, on est bien obligé d'admettre que, sans un ensemble do conventions, il cesserait d'exister. Il n'est pas en effet de chef-d'œuvre dramatique oîi l'on ne puisse découvrir quelque invraisemblance; aucun n'est une copie exacte de la réalité. Cela est vrai surtout du théâtre ancien, qui traitait si librement la vérité réelle; ce l'est aussi du théâtre moderne et du théâtre contemporain, malgré leurs scrupules plus grands d'exactitude. Mais, de toutes les conventions, il en est une dont le théâtre classique français ne pouvait se passer et qu'il dissimulait de son mieux, en enlevant au spectateur, à force d'intérêt, la liberté de réfléchir sur rinvraisemblance qu'on lui présentait comme vraie :. c'est la concentration, dans l'espace de vingt-quatre heures, d'une série de faits
que la vie réelle développe à travers des mois et des années. La révolution romantique a donné la liberté du temps et de l'espace au théâtre contemporain, mais Voltaire comme Racine, Marivaux comme Molière, se soumettent encore à la loi des vingt-quatre heures, et il ne faut jamais, avec eux, perdre de vui' la nécessité où ils étaient de finir dans un espace de temps très borné. Alors tombe de lui-même le reproche si souvent adressé à Marivaux, de dérouler en quelques scènes une série de sentiments que le cœur mel beaucoup plus longtemps à éprouver.
Plusieurs sentiments aident et provoquent, dans le théâtre de Marivaux, les diverses phases de l'amour; Tamour-propre est celui qui le fait-naître,le dirige etle termine le plus souvent. S'il est très exagéré de dire que Marivaux « n'a vu dans l'amour que ce qu'il y entre d'amour-propre ' », du moins faut-il reconnaître que l'amour-propre n'est jamais tout à fait absent dans l'amour tel que Marivaux le représente; parfois c'est lui qui mène tout. Deux jeunes désabusés, une veuve rendue méfiante par l'expérience, un sceptique suffisant, qui croit assez connaître les femmes pour avoir le droit de les mépriser, marquent un égal éloignement pour le mariage. Les voilà bien d'accord, ce semble, pour ne pas s'aimer : au contraire, chacun d'eux croit être une exception dans son propre sexe et mériter une place à part. Leur amour-jiropre s'engage dans une petite guerre, d'où naît l'amour et que l'amour termine ^ Une jeune femme croit faire preuve d'une sincérité méritoire en disant au prochain tout ce qu'elle pense de lui, surtout lorsque la vérité, qu'elle croit aimer d'un amour désintéressé, doit faire briller son espi'it mordant. Elle rencontre