L AMOUR ET L AMOUR-PROPRE
un homme d'une sincérité égale à la sienne; ils s'aiment donc, par communauté de goûts et d'humeur, ou plutôt ils croient s'aimer, car, dès que leur sincérité s'exerce à leurs mutuels dépens, la vanité blessée les sépare '. Voici un amour tranquille et confiant, trop tranquille même car il s'endort dans une quiétude qui le conduit insensiblement à l'indifférence; l'amour-propre lui fait craindre une rivalité : il se ranime aussitôt, plus ardent que jamais ^ Une mère a élevé sa fille avec une rigueur excessive; elle Ta rendue docile et soumise, incapable en apparence d'une velléité de révolte, elle va la marier à un vieillard et, au premier abord, la victime n'essaye même pas de résister. Mais l'amour-propre s'éveille chez cette jeune fille, elle s'indigne qu'on dispose ainsi d'elle-même sans la consulter, et elle puise dans sa dignité blessée le courage de se laisser aimer et d'aimer à son tour ".
Comment imaginer des situations intéressantes et créer des personnages vivants avec des éléments aussi simples et des combinaisons de sentiments aussi délicats? C'est pourtant de cette simplicité même que Marivaux fait naître l'intérêt.
Puisque les obstacles à ramour ne viennent pas du dehors, puisque les amants les créent eux-mêmes et en eux-mêmes, Marivaux déroulera devant nous, en guise d'action et à. défauL de péripéties, des analyses de sentiments, non pas sèches et métaphysiques, mais vivantes et colorées. Il reproche quelque part à son ami La Motte de « parler plus à l'homme intelli-
1. Les Sincê)-es. — C'est la même donnée que le Misanthrope et r Auvergnat de Labiche (10 août lSo2), mais il serait difficile, au demeurant, d'imaginer contraste plus complet que celui de ces deux pièces.