‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 124 sur 346 · Sainti'-Beuve, Causeries du Lundi, i. IX. |i. Ii · texte numérisé non relu

Sainti'-Beuve, Causeries du Lundi, i. IX. |i. Ii

2. Rapporté par d'Alembcrt, p. 5S7. Ajoutons avec lui : « Mais il faut observer que si l'auteur fait tant de chemin dans ce petit espace, ce n'est pas précisément en repassant par la même route, c'est en traçant des lignes très proches les unes des autres, et cependant très distinctes pour (|ui sait les démêler. » — Voltaire disait aussi : <■ C'est un homme qui sait tous les sentiers du coMir humain, mais qui n'en connaît pas la grande route. " — Enlin le président Jlénault: ■■ Cidait l'anatomist(! du cmur : il se jilaisait iieul-élre trop aux diMails, mais il ii'(Minuyait pas; il auiait [irouvé la ilivisii)ili((' de l'âme à l'infini. « {Mémoires, p. 411. J

l'action et les caractères. 181

fidèle de la vie réelle et d'écrire comme on parlait, on lui rendra cette justice qu'il atteint pleinement son but. Ses personnages n'ont qu'un défaut : pour reprendre un mot de Villemain, ils font comme tous les types expressifs, ils exagèrent parfois la nature. Marivaux raffine la subtilité des amants, il enchérit sur leurs habitudes de discrétion et de réserve, car il voit plus avant dans leur jeu qu'ils n'y voyaient eux-mêmes; il démêle, mieux qu'ils n'auraient pu faire, cette foule de pensées et de sentiments qui tourbillonne dans leur tête et dans leur cœur; il saisit ce qui échappe à ces amateurs d'analyse à outrance, et, comme il aime à philosopher et à se rendre compte de tout, il complète ce que l'observation lui apprend et la rend ainsi plus profonde et plus juste '.

On dit encore que toutes les comédies de Marivaux se ressemblent, « au point qu'on peut à peine distinguer l'une de l'autre ^ »; elles ne feraient que retourner, avec quelques variantes de détail, une situation unique; toutes pourraient s'appeler la Surprise de CAmour^. L'observation est en partie juste; cependant, Marivaux refusait absolument d'y souscrire; il

1. Cette habileté dans la découverte des petits secrets, cette habitude de voir l'invisible et de saisir l'insaisissable, donnent parfois à l'observation de Marivaux quelque chose de mesquin et d'étroit, de féminin : en ce cas, dit Vinet, « sa psychologie est du coynmérage, appliqué non à tel individu, mais à la nature humaine. » {Histoire de la Littérature française au xvnp siècle, t, I, p. 2oo.)

2. De Barante, De la Littérature française pendant le wwv siècle, p. 93. On disait déjà du temps de notre auteur que <■ si les comédiens ne jouaient que des ouvrages de Marivaux, ils auraient l'air de ne point changer de pièces. •> (D'Alembert, p. 583.)

3. Le premier, croyons-nous, qui ait formulé cette critique, bien souvent répétée, est le marquis d'Argens, Réflexions historiques et critiques sur le goût, 1743, p. 233 : « Il va dans ses pièces, d'ailleurs très jolies, un défaut, c'est qu'elles pourraient être presque toutes intitulées la Surprise de V Amour. »

soutenait même« qu'un auteur ne saurait mettre plus de diversité dans ses sujets qu'il n'en avait mis dans les siens ». Et il ajoutait : « Dans mes pièces, c'est tantôt un amour ignoré des deux amants; tantôt un amour qu'ils sentent et qu'ils veuknt se cacher ruu-àriiutre; tantôt un amour timide et qui n'ose se déclarer; tantôt enfin, un amour incertain et comme indécis, un amour à demi né, pour ainsi dire, dont ils se doutent sans en être bien sûrs, et qu'ils épient au dedans d'euxmêmes, avant de lui laisser prendre l'essor. Où est en tout cela cette ressemblance qu'on ne cesse de m'objecter *? » Ailleurs, plaidant la même cause, au sujet des Se7^ments indiscrets et de la Sirrprise de l" Amour, qu'on accusait d'être calqués l'un sur l'autre, il disait encore : « Je ne vois rien là qui se ressemble. Il est vrai que dans l'une et dans l'autre situation tout se passe dans le cœiir; mais ce co^ur a bien des sortes de sentiments, et le portrait de l'un ne fait pas le portrait de l'autre -. »

Cette explication est plus subtile ([ue probante. Sans doute, toutes les comédies qui peignent les diverses phases de l'amour ont pour théâtre le cœur ; mais au moins chaque auteur dramatique s'efTorce-t-il de varier la donnée, les causes, la marche de l'éternel sujet, et de tout tirer du cœur humain, mais par des voies dillérentes. Marivaux n'en emploie guère qu'une, l'amour-propre décrit par l'analyse; de Ici sa ressemblance continuelle avec lui-même, ressemblance qu'il faut bien reconnaître, mais qui n'est point la monotonie. Il est presque toujours intéressant, car, s'il se contente de fouiller les cachettes du cœur, il est rare qu'il n'en trouve pas de nouvelles.

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