CHAPITRE III
ROLES SECONDAIRES : LES VALETS; LEUR NOUVEAUTÉ; UN ANCÊTRE DE FIGARO, TRIVELIN; MARIVAUX ET REAUMARCHAIS. — LES SOU- BRETTES. — LES PAYSANS. — LES PÈRES : LEUR RONTÉ ; LES MÈRES : LEUR RUDESSE. — PERSONNAGES ÉPISODIQUES : LE PÉDANT; LE PRO- CUREUR REMY; LE COURTISAN.
Si les critiques de Marivaux lui contestent trop la variété dans les caractères d'amoureux et d'amoureuses, ils s'accordent à reconnaître la nouveauté de ses types de valets. Ils leur reprochent seulement l'abus du bel esprit et leur phoebus entortillé.
D'abord, c'était une loi, dans la poétique de l'ancien théâtre, qu'un valet doit avoir plus d'esprit que son maître. Souvent même celui-ci passe au second plan et ne semble là que pour donner sujet et matière aux inventions plaisantes de son valet et se plier aux inventions d'un « génie » toujours en travail; souvent c'est le valet qui donne un titre à la pièce qu'il remplit : Crispin heureux fourbe vient après les Fourberies de Scopin et Crispin rival de so7i maître K
Mais le principal motif de cette dépense d'esprit, cest que les valets de Marivaux ont été à l'origine le
1. Sans compter Crispin médecin (1670) de Hauteroche, Crispin gentilhomme (167") de Monlfleury, Crispin précepteur (1679), Crispin bel-esprit (1681), etc.
Pasquin et TArlequin de la comédie italienne : ils devaient amuser par une bizarrerie intentionnelle de manières et de langage. Le merveilleux Pasquin du Jeu de V Amour et du Hasard jouait, avant de passer à la Comédie-Française, sous IMiabit d'Arlequin * et en portait le nom. Quant aux rôles de valets écrits par Marivaux pour ce dernier théâtre, ils ne donnent pas dans la même exagération. On pourrait plutôt leur reprocher de trop ressembler à leurs maîtres, dont ils prennent au besoin Thabit et les manières. Tel maître, tel valet, ou, comme dit Arlequin retournant le proverbe, « tel valet, tel maître ^ » ; au besoin même politesse, presque la même distinction. Ces valets ne sont pas, comme dans Molière, d'effrontés coquins, parfois dignes de la potence ou des galères; tout au plus sont-ils fripons. Voyez leur façon presque honnête de vendre un secret; ils refusent d'abord, puis se ravisant : « Du moins faudrait-il savoir auparavant de quoi il s'agit. » Ou bien encore : « Je prends; le respect défend que je raisonne ^ ». Sans doute, ils sont légers de scrupules et professent que, « pour se mettre à son aise, il faut quelquefois risquer son honneur* », mais ils n'auront guère ce que Sca])in appelle « des démêlés avec la justice " ». Plusieurs sont plutiH des amis de condition inférieure, des espèces de confidents comi([iu's ([uc de véritables valets; l'un d'eux dit en parlant de son maître : « J'ai l'honneur d'être sou associé; c'est lui
1. C'était Tomasini qui Icnail le rùli\ avec un merveilleux brio (Favart, Mémoires, t. I, p. 41). IJe même, dans les Fausses Confidences, Arlequin est devenu Lubin, en passant à la Coiuédie- Française.