L'Iicule des Mères, scène u
b. Les Fourberies de Scapin, acte I, scène il.
LES valets; DUBOIS. 213
qui ordonne, c'est moi qui exécute K » Ces maîtres, ils les imitent en toutes choses, surtout en amour. La plupart des pièces de Marivaux sont en partie double : valets et soubrettes copient à leur profit l'intrigue que poursuivent leurs maîtres '-.
Trois de ces valets sont de véritables créations : Dubois des Fausses Confidences^ Trivelin de la Fausse Suivante, Lépine du Legs.
Dubois a pris la direction de son maître et s'est juré de faire réussir pour lui le plus difficile des mariages. En effet, grâce à une surprenante connaissance du cœur féminin, il vient à bout de son projet, et peut dire sans fatuité à la fin de la pièce : « Je mériterais bien d'appeler cette femme-là ma bru ^. »
1. Le Dénouement imprévu, scène viii. — Ils n'aiment pas le titre de valet et le changeraient volontiers pour un autre : « Son valet, s'écrie Trivelin, le terme est dur; il frappe mes oreilles d'un son désagréable; ne purgera-t-on jamais le discours de tous ces noms odieux.... De grâce, ajustons-nous; convenons d'une formule plus douce. » {La Fausse Suivante, I, v.)
2. « Quand nos maîtres passent par le mariage, dit Frontin, nous autres nous quittons le célibat; le maître épouse la maîtresse et nous la suivante; c'est la règle. » (Le Petit-Maître corrigé, II, XI.)
Paul de Saint-Victor est bien sévère pour ces mêmes valets : « La livrée galante qui encombre les boudoirs de Marivaux n'en gàte-t-elle pas l'exquise élégance?... Dorante me choque, malgré l'esprit qu'il met à cette mascarade, lorsqu'il se travestit en valet pour éprouver sa maîtresse. Tous les déguisements vont bien à l'amour, excepté pourtant celui de laquais. On n'aime pas à le voir, même lorsqu'il s'amuse aux Jeux du Hasard, moucher son flambeau, galonner sa draperie volante, et monter derrière la voiture de Vénus. La société de l'ancien régime paya cher, du reste, sa familiarité avec les laquais. Elle essuie d'abord les chiquenaudes de Gil Blas, puis elle reçoit le fouet de Jean-Jacques; enfin, elle tend la gorge au rasoir de Figaro, qui l'expédie en la faisant rire. » (Moniteur universel, 26 janvier 1874.) On peut tout condamner dans l'ancien théâtre en se plaçant au même point de vue, c'est-à-dire en ne tenant compte ni de la différence des mœurs et des idées, ni, surtout, de la convention.
3. Les Fausses Confidences, acte III, scène xiii. — Le mot, a
On a vu dans Molière des valets habiles, mais c'étaient des vauriens sans scrupules, dont le talent consistait surtout à dépouiller des pères trop avares : Dubois, au contraire, est un homme qui n'emploie que des moyens avouables, et qui ruse, non pas avec un barbon facile à duper, mais avec une jeune femme, plus fine, sinon plus clairvoyante.
Trivelin devance et fait pressentir Figaro, Fincarnation la plus complète et le type définitif de la race'. Intri'gant, hardi, sauvant son cynisme à force d'esprit, se vengeant par l'ironie des injustices du sort et de l'inégalité sociale, dont il est une victime, car son esprit est supérieur à sa condition, Trivelin raconte ses malheurs dans une tirade étincelante de verve :
Depuis quinze ans que je roule dans le monde, tu sais combien je me suis tourmenté, combien j'ai l'ait d'efforts pour arriver à un état iixe. J'avais entendu dire que les scrupules nuisaient à la fortune; je lis trêve avec les miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Etait-il question d'avoir de l'honneur? j'en avais. Fallait-il être fourbe? j'en soupirais, mais j'allais mon train. Je me suis vu quelquefois à mon aise, mais le moyen d'y i-ester avec le jeu, le vin et les femmes? Gonnneut se mettre à l'abri de ces lléau.v-là?... Tantôt mailre, tantôt valet; toujours industrieux; ami des lVi{)()us par intérêt, ami des honuêlcs gens par goùl; traité po-
seml)li' tni|i vif [unir les spectateurs d'aii.JDurd'Imi, i'l,(|iii)i(|u'il résume toute la pièce, la Comédie-Française l'a supi)rimé dans une récente reprise (o mars 1881). La toile tombe sur le mot d'Araminte : •< Laissons passer sa colère (de Mme Armante) et finissons. »
1. Voir Marc-Monnicr, les Aïeux de Figaro. L'auteur de ce spirituel ouvrage passe en revue toutes les incarnations du valet dans la comédie ancienne et moderne; il a un chapitre sur ceux de Marivaux (xi, pages 251 à aiWi), mais il ne fait pas même allusion à Trivelin et à sa tirade. L. de Loménie, traitant plus brièvement le même sujet {lieawnarc/iais et son tejnps, ch. xxvni, Du valet de comédie depuis l'esclave de la comédie antique Jus//H'à Fir/aro, t. II, pages 3i'J à 305), passe entièrement Marivaux sous silence.
MARIVAUX ET BEAUMARCUAIS. 215
liment sous une figure, menacé d'étrivières sous une autre ; changeant à propos de métier, d'Iiabit, de caractère, de mœurs; risquant l^eaucoup. résistant peu; libertin dans le fond, réglé dans la forme ; démasqué par les uns, soupçonné par les autres, à la fin équivoque à tout le monde, j'ai tàté de tout. Je dois partout. Mes créanciers sont de deux espèces : les- uns ne savent pas que je leur dois ; les autres le savent et le sauront longtemps. J'ai logé partout, sur le pavé, chez l'aubergiste, au cabaret, chez le bourgeois, chez l'homme de qualité, chez moi, chez la justice, qui m'a souvent recueilli dans mes malheurs; mais ses appai'tements sont trop tristes et je n'y faisais que des retraites. Enfin, mon ami, après quinze ans de soins, de travaux et de peines, ce malheureux paquet est tout ce qui me reste; voilà ce que le monde m'a laissé. L'ingrat! après ce que j'ai fait pour lui ^
Ne croirait-on pas entendre le barbier de Séville, avec moins d'amertume et de mordant, mais avec le même fonds d'idées, presque les mêmes expressions? Ou même, ne semble-t-il pas que Beaumarchais se soit inspiré de Marivaux? On le croirait, car Trivelin est créé et Figaro n'est plus aussi original pour qui connaît Trivelin. Sainte-Beuve disait de Beaumarchais : « En mêlant au vieil esprit gaulois les goûts du moment, un peu de Rabelais et de Voltaire, en y jetant un léger déguisement espagnol et quelques rayons du soleil de l'Andalousie,... il a redonné cours à toutes sortes de vérités d'expérience ou de vieilles satires en les rajeunissant ^ » A ces éléments divers, nous pouvons ajouter limitation directe d'une des pièces de Marivaux les moins applaudies au début, par suite les moins connues en 1775 et en 1785 ^
1. La Fausse Suivante, acte I, scène i. — Le mérite original de celte tirade n'avait point échappé à l'abbé de La Porte, qui la signale dans son étude sur le théâtre de Marivaux {l'Observateur littéraire, t. l, p. 88-89).