SA PREMIERE COMÉDIE
quant de sa part un essai de comédie à l'âge où, si Ton songe à Tart dramatique et à la poésie, on éprouve plus volontiers ses forces dans un poème épique ou une tragédie en cinq actes que dans une pièce d'intrigue légère. On parlait devant lui des difficultés d'une bonne comédie; en jeune homme qui ne doute de rien, il répondit que c'était chose aisée, et, par gageure, il composa en huit jours le Père prudent et équitable ou Crispin l'heureux fourbe, en un acte et en vers : il avait dix-huit ans '. Il ne mit pas le public à même d'apprécier ce tour de force : la pièce ne fut représentée que sur un théâtre de société, mais il ne craignit pas de la faire imprimer quelques années après-. C'est une comédie d'écolier, toute d'imitation, pleine de réminiscences de Regnard et de Molière, platement versifiée, d'intrigue enfantine à force de simplicité. Le titre n'est pas une des moindres naïvetés de la pièce : Démocrite, ce père que le jeune auteur appelle prudent et équitable, n'est ni l'un ni l'autre, car il se laisse berner par Crispin, le fourbe classique, et congédie, au profit d'un galant qui ne les vaut pas, trois honnêtes gens, prétendants à la main de sa fille ^. Il y a cependant, outre une facilité singulière, des promesses de talent.
1. De La Porte, VObservateur littéraire, t. I, p. 74; Lesbros, p. 7; D'Alembert, p. 580.
2. Il ne voulait pas, disait-il, au rapport de d'Alembert (p. 57S), « perdre en public le pari qu'il avait gagné en secret ». La pièce fut imprimée à Limoges avec une épitre dédicatoire à « Monsieur Rogier, seigneur du Buisson, lieutenant général civil et de police en la sénéchaussée et siège présidial de Limoges ».
Cette comédie fut la seule qu'il écrivit on vers (voir ci-après, p. 38, n. -2).
3. L'abbé de La Porte remarque justement (toc. cit.) : « La fourberie de Crispin, découverte avant qu'elle réussisse, rend également faux le second titre de la pièce. >>
d'assez heureuses tirades, de rapides éclairs d'esprit et de gaieté; telle scène, calquée sur Molière, est, en somme, malgré la gaucherie de l'imitalion, un trait d'aimable malice : le chevalier de la Minardinière, que l'on y voit en butte aux agaceries efifrontées de Crispin déguisé en femme \ c'est, comme on Ta dit plaisamment*, Pourceaugnac ramené dans son pays; quantàToinette et à Crispin, ils imitent de leur mieux Nérine et Sbrigani^.
Mais bientôt une aventure de jeunesse, que Marivaux a lui-même spirituellement racontée, eut sur son talent une influence plus profonde que ce premier essai. Il aimait une jeune lîlle « belle et sage, belle sans y prendre garde », du moins il le croyait, et cette al)sence de coquetterie lui plaisait plus encore que sa beauté : « Jamais je ne me séparais d'elle, dit-il, que ma tendre surprise n'augmentât de voir tant de grâces dans un objet qui ne s'en estimait pas davantage. Était-elle assise ou debout, parlaitelle ou marchait-elle, il me semblait toujours qu'elle n'y entendait point finesse, et qu'elle ne songeait à rien moins qu'à paraître ce qu'elle était. » Un jour, à la campagne, il la quittait, ravi d'un entretien dans lequel avaient brillé d'un doux éclat ces grâces sans apprêt, lorqu'un gant perdu l'oblige à. retourner vers elle. Que voit-il? Son ingénue, le miroir à la main, se répétant à elle-même sa naïveté du lendemain. Il