MARIVAUX PRECURSEUR DU DRAME BOURGEOIS. LES THÉORIES DE
LA CHAUSSÉE ET DE DIDEROT. — • DRAMES BOURGEOIS DE MARIVAU.Y : LA « MÈRE CONFIDENTE » ET LA « FEMME FIDÈLE ».
Est-il certain cependant que Marivaux, s'il avait pu connaître Shakespeare, aurait montré les mêmes étonnements que Voltaire? Non, car il eut un sentiment remarquable du dramatique, sinon dans la tragédie, au moins dans ces pièces d'un genre mixte qui tiennent de la tragédie et de la comédie. Ses contemporains ne font aucune allusion à ce côté de son talent; ils semblent ignorer les pièces dont il va être question. Lorsque un écrivain sort du genre où il a une fois marqué sa place, il court grand risque de trouver la critique aveugle et sourde. Marivaux en fit l'épreuve. Plusieurs fois il renonça à la peinture de l'amour mondain pour s'attaquer à des sentiments plus sérieux ; mais il eut beau être neuf et pathétique, sauf Voltaire, peut-être, ses contemporains n'aperçurent pas chez lui ^ ce qu'ils discutèrent avec passion
1. Même les plus sincères amis de Marivaux, comme Fontenelle. Celui-ci était un partisan de la comédie sérieuse : il composa même plusieurs pièces de ce genre {Macate, le Tyran, le Testament, Henriette, etc.), qu'il ne fit point représenter, mais qu'il publia avec une préface très ingénieuse, oii il fait l'apologie du genre, prétend le trouver en germe dans un grand nombre de comédies du xvii* siècle, pai; exemple dans
chez La Chaussée et chez Diderot. Ceux-ci compromirent le nouveau genre, comédie larmoyante ou drame bourgeois, par leurs exagérations ou leurs faiblesses; Marivaux sut au contraire y garder une juste mesure de comique et d'intention morale, de sentiment et de gaieté.
Il y a dans son théâtre un excellent drame bourgeois, la Mère confidente. Peut-être même y en eut-il plusieurs, qui furent joués sur des théâtres de société et que nous avons perdus.
En effet, trente ans après la Mère confidente^ Voltaire écrivait : « Il n'y a plus que les drames bourgeois du néologue Marivaux où Ton puisse pleurer
>• le Misanthrope prcs(ine tout entier », et parle avec éloge de La Chaussée, de Dcslouches cl de Grasset, comme s'y étant distingués. Quant ji Marivaux, il ne le nomme pas. « Je fus infiniment surpris, dit l'abbé Trublet, de n'y trouver aucune mention du nom de M. do Marivaux... J'en parlai à M. de Fontenelle, qui me répondit d'abord i|ue cette omission était impossible, et que je me trompais. Lui ayant répliqué cl prouvé qu'elle était certaine, son élonnement surpassa le mien. J'ajoute son regret; jamais je ne l'ai vu aussi touché, et il l'était d'autant plus qu'il crut la réparation aussi impossible que l'omission le lui avait paru d'abord : ■■ J'aurai lieau prolester à M. lie Marivaux, dit-il, ((ue la chose n'est arrivée que par un pur oubli, j)ar un (b; ces hasards qui écartent de l'esprit l'idée qui devait lui être la plus présente, il ne me croira point, cl il aura raison de ne me pas croire; la chose est trop contre toute vraisemblance. Mais, si je ne le persuade pas. je l'oflenserai. 11 vaut donc mieux ne lui en point parler; mais je ne m'en consolerai jamais. >• (Mémoires, p. 213.)
D'Alemberl, qui ra[)porle (p. CLS) cette anecdote trouve que " le genre de Marivaux était très dilTérent de celui dont celte préface était l'apologie. ■> l)".nitre part, VArl et la Comédie, de Cailhava (1770), ne fait aucuiir mention de Marivaux dans la partie consacrée au Genre larmoyant (liv. II, chap. ix). De nos jours, on le verra, le véritable caractère de la Mère confidente n'a pas non plus été relevé. GependanI, l'éditeur du liépcrtuirc du Théâtre-Français (l.S()3-t80V), l'elilot, ne s'y était point mépris : celle pièce, disait-il (t. X.WIL p. 327). ■• tieiil I)lus du dramctque de la comédie ».
MARIVAUX i:t voltaire. 27o.
en sûreté de conscience '. » Je ne serais pas éloigné de croire qu'il visait la Mère confidente^ peut-être même le Prince travesli, dans les vers où il représente son « pauvre diable » s'associant à « un bâtard du sieur de La Chaussée », pour composer
Un drame court et, non versifié,
Dans le grand goût du larmoyant comique.
Roman moral, roman rnétuphijaique.
Voltaire témoignait à cette tentative une indulgence dédaigneuse. Il disait au « pauvre diable » :
Eh bien! mon fils, je ne te blâme pas.
11 est bien vrai que je fais peu de cas
De ce faux genre et j'aime assez qu'on rie;
Souvent je bâille au tragique bourgeois.
Aux vains efforts d'un auteur amphibie.
Qui défigure et qui brave à la fois,
Dans son jargon, Meipoméne et Thalie.
Mais, après tout, dans une comédie,
On peut parfois se rendre intéressant
En empruntant l'art de la tragédie.
Quant par malheur on n'est point né plaisant.
P'us-tujoué? ton drame hétéroclite
Eut-il l'honneur d'un peu de réussite?
Et le « pauvre diable » répondait :
Je cabalai: je fis t:int qu'à la fin Je comparus au tripot d'Arlequin J'y fus hué 2.
La Chaussée voulait créer un genre intermédiaire entre la tragédie, vouée aux demi-dieux ou aux per-
1. Au marquis de Yillette, juin n6o. Marivaux était mort depuis deux ans.
2. Le Pauvre Diable, 17oS. — Ce n'est pas que Voltain; fût hostile, en principe, à la comédie sérieuse. S'il traitait sévèrement La Chaussée et le genre larmoyant, il admettait un « genre mixte », c'est-à-dire un mélange de scènes sérieuses ou attendrissantes et de scènes comiques, qu'il essaya, sans grand succès, de réaliser dans V Enfant prodigue et Naninc.
sonnages de race royale, aux douleurs et aux passions plus qu'humaines, et la comédie, bornée aux conditions moyennes et aux situations plaisantes, mêler les éléments de Tune et de l'autre, montrer la réalité humaine tout entière, provoquer à la fois le rire et les larmes, instruire enfin par une leçon morale toujours présente et mêlée a l'action. Tentative légitime, mais à laquelle il ne sut pas donner l'indispensable consécration du succès. Malgré des situations touchantes et une sensibilité parfois profonde et vraie, ses pièces ne furent le plus souvent que de maladroits compromis, des comédies sans comique, des drames sans grandeur '. Diderot^ voulait, lui aussi, ramener l'art dramatique à une imitation plus vraie de la nature, et tirer de cette représentation complète toutes les émotions et tous les enseignements qu'elle contient. Mais quel piteux échec, lorsqu'il essaya de donner l'exemple après le précepte! Ses affectations de réalisme puéril, ses prétentions à la naïveté, ses tirades sur la raison et la vertu, ses effusions de sensibilité mouillée ^ et de morale pédantesque, compromirent pour longtemps la comédie sérieuse.
Marivaux, au contraire, réussit du ])remier coup ■ sans prétentions de réformes ni plaidoyers ambitieux ; seul , avec Sedaine , au xviii'' siècle , il
1. Voir le livre récent de M. Gustave Laiison, Nivnlle de la Chaussée et la comédie larmoyante, 1887.
2. Voir son traité De la poésie dramatique, notamment le chapitre m, De la comédie sérieuse, et le chapitre x, Du plan de la trar/cdie et du plan de la comédie,
3. Sur cette mode de la « sensibilité », (jue Diderot a tant contribué h répondre et qui succédait, comme une réaction, au règne du sce])licisme, du persiflage et tle la « rouerie », voir de Goncourl, VArt du xvui" siècle, 2° série, p. lit et suiv., et H. Taine, les Origines de la France contemporaine, t. I, ]i. 208 et 21a.