L AUTORITE MATERNELLE
réussit à faire un drame bourgeois simple et vrai '.
Nous avons vu quel caractère déplaisant, pour ne pas dire odieux, il donne aux mères toutes les fois qu'il les met en scène; il n'a fait exception que dans la Mère confidente. Il semble qu'après avoir représenté l'autorité maternelle telle qu'il la voyait, hautaine et despotique, il ait voulu la représenter telle qu'il la souhaitait, affectueuse et persuasive, plus occupée de ses devoirs que de ses droits, indulgente sans faiblesse, vigilante sans tracasserie, obtenant tout de la reconnaissance et de la confiance patiemment méritées. A quoi servent aux mères de l'Épreuve et de VÊcole des Mères leur despotisme et leur raideur violente? Leurs filles, longtemps soumises, leur échappent dès que l'amour se met de la partie. Angélique de VÉcole des Mères a de véritables cris de révolte ; Angélique de V Epreuve s'enveloppe de réserve défiante K Le système n'est donc pas heureux dans ses résultats. Qu'obtiendra le système opposé? Marivaux va le montrer en action.
Il saisit ce moment décisif dans les relations entre mères et filles, où l'amour s'éveille chez celles-ci, où
1. Le commissaire Dubuisson croit trouver le sujet de la Mère confidente « dans un petit roman de Mme de Meheust, qui a pour titre Histoire cl Emilie ou de Mlle D'", et à qui je dois de dire qu'il est bien fait et bien écrit; ce roman a été imprimé en 1732 ». (Lettres, l" décembre 1736, p. 298.) — Sainte- Beuve est le seul, avec M. F. Sarcey, entre les critiques de Marivaux, qui ait signalé la valeur de cette pièce; encore le fait-il très brièvement : « Dans la Mûre confidente, qui sort de ses données habituelles et qui est d'un ordre à part dans son théâtre, il a touché des cordes plus franches, plus sensibles et d'une nature meilleure. » [Causeries du Lundi, t. IX, p. 374.) Pour les appréciations de la presse dramatique, voir ci-après, p. 2'Jl. — -Un souvenir touchant se rattache à cette pièce. Elle fut joué à la cour de Vienne, le jour où l'ambassadeur de France obtint, pour le dauphin Louis, la main de l'archiduchesse Marie-Antoinette, le 16 avril 1770 (de Concourt, Histoire de Marie-Antoinette, p. H).
la mère a besoin de toute son autorité pour diriger, et combattre au besoin, le choix de sa fdle, de toute son attention pour prévenir des erreurs ou des fautes irréparables, de toute sa vigilance pour déjouer cet instinct de ruse et de dissimulation qui se manifeste à ce moment chez la jeune fille et dans lequel la pudeur se mêle au sentiment de la faute. En compagnie de Lisette, véritable trésor pour des amoureux, type de la soubrette sans scrupules, Angélique a noué connaissance avec Dorante, qui Ta saluée à la promenade, et qui a su adroitement engager une conversation. La rencontre a eu lieu à la promenade, dans les allées d'un parc ' : « le hasard a tout fait et c'est Lisette qui en est cause, quoique innocemment. » Angélique s'abandonne au plaisir d'être aimée : « Il n'y a plus, dit- elle, que ma mère qui m'inquiète, celte mère qui m'idolâtre, qui ne m'a jamais fait sentir que son amour, qui ne veut jamais que ce que je veux -. »
Cependant, Mme Arganle est inquiète : elle souj)çonne une intrigue; elle la découvre enfin. Comment faire pour intervenir sans effaroucher sa lille, pour ne pas irriter, en la combattant maladroitement, cette passion naissante? Le moyen est à la fois habile et touchant :
Te rappelles-lii, dil Mme Ariraiilc à Angélique, l'cnliclicii <]ii(' nous eûmes i'auln' jour, et cette douceur (juo nous iKius figurions loulcs deux à viyi'e ensemble dans la plus iulinie confiance, sans avoir de secrets l'une pour faulre ; l'eu souviens-tn? Nons fûmes interrompues; et ccunnie cefle id('i-l;i le réjouit beaucoup, exécutons-là; parle-moi à cii-uiiMiveit : i'ais -moi ta (•onfidenf(\
1. Ceci n'est ]>as un moyen de comédie, mais un trait do mœurs vraies, pris dans fa bourijeoisie. Voir de Goncourt, la Femme au xvni" siècle, eli. vi. p. ;2(i().