La Mère confidente, acte III, se. viii
naguère rival de son neveu, arrive à point pour lui donner tout son bien.
Postérieure de vingt ans à la Mère confidente, la Femme fidèle ne fut jouée que sur le théâtre de Berny. Telle était la négligence de Marivaux pour la publication de ses pièces, que celle-ci, demeurée manuscrite, s'est perdue en grande partie. Il n'en reste qu'un petit nombre de scènes complètes, les plus importantes heureusement *.
L'intrigue se distingue par une simplicité assez rare dans le drame; mais le naturel et l'intérêt n'y perdent rien. Un mari a été dix ans captif, avec son valet Frontin, chez les Maures d'Alger. Il revient, couvert de haillons, fort inquiet de l'accueil qu'il trouvera, se demandant si la marquise, sa femme, est toujours veuve et fidèle. Il rencontre le jardinier Colas, qui, reconnaissant son ancien maître, est transporté de joie et le rasssure : « Oh ! Monsieur, c'est encore vous! C'est Monsieur le marquis, c'est Frontin! Je me moque des barbes, ce n'est que des manigances! J'sis trop aise, ça me transporte, il faut que je crie! Faut que j'aille conter ça.... Queu plaisir!... Faut que tout le village danse, c'est moi qui mènerai le branle.... V'ià Monsieur le marquis! V'Ui Frontin! V'ià les défunts qui n'sont pas morls! »
Le marquis calme celle joie et deuumde le secret; il apprend de Colas que la marquise est sur le point de se remarier; depuis dix ans elle résiste aux instances de sa mère, Mme Argante, mais elle ne saurait prohjiigcr une fidélité de souvenir <[ue tout le monde
I. Elles ont clé reconstituées par I\I. Jules Cousin, dans son ouvrage sur le Comte de Clcrmont (t. il, p. 44 et suiv.), d'après une copie manuscrite des principaux nMes conservée à la Bibliothèque de l'Arsenal. — La représentation de la Femme Fidèle eut lieu en 1755. Voir ci-dessus, p. Hi.
blâme. Elle arrive sur ces entrefaites, avec sa mère et son futur. Le marquis se présente à elle comme un captif rendu à la liberté et qui apporte des nouvelles du mari défunt : « J'aurais à me plaindre de vous, Monsieur, lui dit la marquise avec un empressement de bon augure; vous étiez bien en droit de regarder la maison de M. le marquis comme la vôtre et de descendre ici tout d'un coup, sans vous arrêter au village. )) Mme Argante n'a pas cet abord bienveillant : elle est du type commun aux mères de Marivaux; revéche, impérieuse, d'une brusquerie désobligeante, elle s'emporte contre l'intrus, dont l'arrivée peut changer les dispositions de la marquise; mais sa fille défend vivement le porteur de nouvelles :
Vous ne sauriez croire combien vous m'affligez, ma mère ! Vous ne vous y prenez pas bien ; vous me désespérez. Ne m'ôtez point la consolation d'écouter monsieur. Je veux tout savoir, ou je me fâcherai, je romprai tout! Non, monsieur, que rien ne vous retienne ; ne m'épargnez point: répétez-moi tous les discours du marquis, toutes ses tendresses, qui me seront éternellement chères; et pardonnez à l'amitié que ma mère a pour moi la répugnance qu'elle a à vous entendre.
Le marquis lui donne alors un portrait de la marquise, pieusement conservé par le captif et que les Maures n'ont pas eu la cruauté de lui arracher.
LA MARQUISE, pleurcmt .
Hélas! Je le reconnais.... C'est le dernier gage qu'il reçut de mon amour, et ill'agardé jusqu'à la mort!... Ah! Dorante, souffrez que je vous laisse : je ne saurais à présent en écouter davantage, j'ai besoin de quelques moments de liberté. Et vous. Monsieur, demeurez ({uelques jours ici, pour vous reposer. Ne me refusez point cette grâce, je vais donner des ordres pour cela.... Ah!... {Elle fond en larmes.)
286 l'atteur dramatioue.
Le départ de la marquise, en laissant Mme Argante et le marquis en présence, avec le prétendu fort ennuyé, donne quelque répit à l'émotion et varie l'intérêt par une scène très amusante entre les trois personnages. L'aigre despotisme de Mme Argante se débat contre les accès d'humeur de Dorante et les explications railleuses que fournit le marquis. On circonvient celui-ci, ou le flatte, on l'implore, on le menace de le faire arrêter comme aventurier et comme vagabond; il se retire, en riant de ces colères. En désespoir de cause, les deux alliés, la mère et le prétendu, se rabattent sur Frontin ; ils essayent de le faire causer et lui donnent de l'argent, qu'il empoche sans rien dire de compromettant. Mais, tandis que l'honnête valet défend au mieux les intérêts de son maître, il apprend que les siens propres sont dans un fâcheux état; lui aussi espérait trouver une fausse veuve, sa Lisette, inconsolable et fidèle : elle a oublié près d'un certain Scapin les ennuis du veuvage; s'il est une femme fidèle, il ne saurait y en avoir deux.
Enfin le marquise et la marquis sont en présence. C'est la scène capitale. Qu'on se l'imagine au théâtre préparée et amenée, ce sera un grand et légitime succès d'émotion. Ces cordes « plus franches, plus sensibles et d'une nature meilleure ' », dont parle Sainte-Beuve, y vibrent d'un son gi-ave et doux; cette sensibilité naturelle, dont le wiii*^ siècle parlait tant et qu'il connut si peu, éclate ici, sans déclamation et sans pleurnicherie.
i.A MAiiorisi:
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