‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 201 sur 346 · Causeries (lu ImiuU, t. I.\, p. 37 t · texte numérisé non relu

Causeries (lu ImiuU, t. I.\, p. 37 t

iloiileur, elle m'est mille i'tii< plus chère que tous les jtlaisii-s du monde.

LE MARQUIS

Non, Madame, j'ai changé d'avis, dispensez-moi de parler. Mon ami, s'il pouvait savoir ce qui se passe, approuverait lui-même ma discrétion.

LA MARnUISE

D'où vient donc. Monsieur? quel motif avez-vous de me cacher le reste?

LE MARQUIS

Ce que vous voulez savoir n'est que pour une épouse qui serait restée veuve. Madame; le marquis ne Ta adressé qu'à un cœur qui se serait conservé i)0ur lui.

LA MARQUISE

Ah ! Monsieur, comment avez-vous le courage de me tenir ce discours, dans l'attendrissement où vous me voyez? Que pouvait-il lui-même me reprocher, le marquis? Je le pleure depuis que je l'ai perdu et je le pleurerai toute ma vie!

LE MARQUIS

Vous allez cependant donner votre main h un autre. Madame, et ce n'est point à moi à y trouver h redire; mais je ne saurais m'empêclier d'être sensible à la consternation où il serait lui-même.... Son épouse est prête à se marier! Ce n'est pas un crime, et cependant il en mourrait, Madame : « Je finis ma vie dans les plus grands mallieurs, me disait-il ; mais mon cœur a joui d'un bien qui les a tous adoucis : c'est la certitude où je suis que la marquise n'aimera jamais que moi. Et cependant il se trompait. Madame, et mon amitié en gémit pour lui.

LA MARQUISE

Hélas ! Monsieur, j'aime votre sensibilité et je la respecte ; mais vous n'êtes pas instruit. C'est l'ami de mon mari même que je vais prendre pour juge. Ne vous imaginez pas que mon cœur soit coupable; que le vôtre ne gémisse point : le marquis ne s'est point trompé !

LE MARQUIS

11 est question d'un mariage, Madame, et suivant toute apparence vous ne vous mariez point sans amour.

LA MARQUISE

Attendez, Monsieur, il faut s'e.vpliquer : oui, les apparences peuvent être contre moi, mais laissez-moi vous

dire.... Je mérite bien qu'on m'écoute.... Je connaissais bien le marquis et j'ai porté la douleur peut-être au delà même de ce qu'un cœur comme le sien l'aurait voulu. Oui, je suis persuadée qu'il aimerait mieu.\ que je l'oubliasse que de savoir ce que je souftre encore.

LE MARQUIS, à part.

Ah! j"ai peine à me contraindre.

LA MARQUISE

Vous me trouvez prête à terminer un mariage, et je ne vous dis pas que je trahis celui que j'épouse; non, je ne trahis point, j'aurais tort : c'est un honnête homme; mais pensez-vous que je l'épouse avec une tendresse dont mon mari pût se plaindre? Ai-je pour lui des sentiments qui puissent affliger le marquis? Non, Monsieur, non, je n'ai pas le cœur épris, je ne l'ai que reconnaissant de tous les services qu'il m'a x'endus et qui sont sans nombre. C'est d'ailleurs un homme qui depuis près de deux ans vit avec moi dans un respect, dans une soumission, avec une déférence pour ma douleur, enfin dans des chagrins, dans des inquiétudes pour ma santé, qui est considérablement altérée, dans des frayeurs de me voir mourir, qu'à moins d'avoir une âme dépouillée de tout sentiment, cela a du faire quelque impression sur moi. Mais quelle impression. Monsieur? la moindre de toutes; je l'ai plaint, il m"a fait pitié; voilà tout.

LE MARQUIS

Et vous l'épousez?

LA MARgUISE

Dites que j'y consens, cela est bien différent, et que j"y consens, tourmentée par une mère à qui je suis cliên', et qui me doit l'être; qui n'a jamais rien aimé tant qm- moi et que mes refus désolent. On n'est pas toujours la maitresse de son sort. Monsieur. Il y a des complaisances inévitables dans la vie, des espèces de combats qu'on ne saurait toujours soutenir. J'ai vu cette mère mille fois désespérée de mon état; elle tomba malade, j'en étais cause; il ne s'agissait pas moins que de lui sauver la vie; car elle se mourait; mon opiniâtreté la tuait. Je ne suis point insensible à de pareilles choses et elle m'arracha une promesse d'épouser Dorante! J'y mis pourtant une condilioii, (jui était de renvoyer une seconde fois à Algei-; et tout ce (ju'on m'en apporta fut un second (M'ililical do

la mort du marquis. J'avais promis cependant. Ma mère me somma de tenir ma parole; il fallut me rendre et je me rendis. Je me sacrifiai, Monsieur, je me sacrifiai! Est-ce là de l'amour? Est-ce là oublier le marquis? Est-ce là épouser avec tendresse?

LE MARQUIS, à part.

Voyons si elle rompra.... (Haut.) Non, je conçois même par ce détail que vous seriez bien aise de revoir le marquis.

LA MARQUISE, (ivec tra7itiport .

Ah! Monsieur, le revoir! Hélas! il n'en faudrait pas tant! La moindre lueur de cette espérance arrêterait tout ; il y a dix ans que je ne vis pas, et je vivrais.

LE MARQUIS

Je n'hésiterai donc plus à vous donner cette lettre ; elle ne viendra point mal à propos, elle vous convient encore.

LA MARQUISE, avec arcleuv .

Une lettre de lui. Monsieur!

LE MARQUIS

Oui, Madame, et qu'il vous écrivait en mourant: j'étais présent.

LA MARQUISE, Usatit kl lettre.

Ah ! cher marquis ! {Elle pleure.)

LE MARQUIS, à part.

Ah! Madame, je commence à craindre de vous avoir trop attendrie.

LA MARQUISE

Je ne sais plus où j'en suis. Lisons. {Elle Ut.) « Je me meurs, chère épouse, et je n'ai pas deux heures à vivre; je vais perdre le plaisir de vous aimer... {Elle s'arrête.) C'est le seul bien qui me restait et c'est après vous le seul que je regrette. » {S' interrompant.) Il faut que je respire! {Elle lit.) « Consolez-vous, vivez, mais restez libre. C'est pour vous que je vous en conjure; personne ne saurait le prix de votre cœur. » Je reconnais le sien. {Elle continue.) « Ma faiblesse me force de finir. Mon ami part, on l'entraîne, et il ne peut sans risquer sa vie attendre mon dernier soupir! » (Au marquis.) Comment, Monsieur, il vivait donc encore quand vous l'aA'ez quitté?

290 L ALTEUU DRAMATIQUE.

LE MARQUIS

Oui, Madame, on s"est trompé. Il est. vrai que la plus grande partie des captifs mourut à Alger pendant que nous y étions; mais nous trouvâmes le moyeu de nous sauver, et c'est cette disparition qui a fait Terreur. Je suis dans le même cas, et le marquis mourut dans notre fuite; ou, du moins, il se mourait quand je fus obligé de le quitter.

LA MARQUISE

Mais vous n'êtes donc sûr de rien?... 11 a donc pu en revenir?... Parlez, Monsieur.... Déjà je romps tout; plus de mariage!... Mais de quel côté irait-on? Quelles mesures prendre? Où pourrait-on le trouver? Vous êtes son ami, Monsieur, Tabandonneriez-vous?

LE MARQUISE

Vous souhaitez donc qu'il vive?

LA MAlinUISE

Si ji' le souhaite! Xe me promettez rien (jue de vrai; j'en mourrais.

LE MARoUIS

S'il n'avait hésité de paraître (pu» ilans la crainlc de n'être plus aimé? S'il m'avait prié de venir ici pour jjouvoii' l'informer de vos dispositions?...

LA MAQUISE

Tout mon coi'ur est à lui! Où est-il? Meiuîz-moi où il est?

LE marqt:ls, un moment $ans répondre.

Il va venir... dans un instant... et vous l'allez voir...

LA MARQUISE

Je vais le voir!... Je vais le voir!... Marchons! hâtonsnous! allons le trouver!... Je me meurs de joie! Je vais le voir!... Vous êtes après lui ce (pii me sci'a le plus clirr.

LE MARQUIS, ùtant sa barbe et se jetant à ses (jenoux. Je vous suis aussi cher qu'il l'est lui-même !

LA MARQUISE

Qu'est-ce donc?... Qui êtes-vous?... (Se jeUint dans ses bras.) Ah ! cher manjuis!... (Elle le relève et ils s'embi'assent encore.) Que je suis heureuse!...

On th'vinc ce rpii suil : Mme Arganlc l'ail contre mauvaise fortune lion cdMir; Dorante se retire, et

Frontin, qui est pliilosophe, pardonne à l'oublieuse Lisette.

Que n'avons-nous en son entier ce petit acte! la Femme fidèle prendrait place à côté de la Joie fait ■peur. C'est la même simplicité de moyens, la même sincérité de sentiment. Mais nous avons en entier la Mère confidente-^ pourquoi ne pas lui attribuer la place qu'elle mérite, à côté du Jeu de V Amour et du Hasard et des Fausses Confidences, de V Epreuve et du Legs'l Ces quatre pièces suffisent pour donner une idée juste de Marivaux peintre des mœurs mondaines, mais ce n'est qu'une partie de Marivaux. Il ne figurera complètement dans le répertoire que du jour où la Mère confidente, interprétée comme elle mérite de l'être, achèvera la connaissance d'un talent qui sut, au moins une fois, saisir la vérité éternelle du cœur humain, en même temps que celle d'une époque et d'un moment '.

1. La dernière reprise de la Mère confidente à la Comédie- Française eut lieu le 14 septembre 1863; elle n'avait pas été représentée depuis ISIO. Les appréciations de la critique furent généralement très sévères. Th. Gautier {le Moniteur universel, 28 septembre) plaida avec une douce ironie les circonstances atténuantes de la reprise : « N'est-ce pas une chose utile, disaitil, que de montrer les côtés par où pèchent ces grands écrivains qy'on admire? >■ M. Francisque Sarcey, seul {l'Opinion nationale, 28 septembre), prit chaleureusement la défense de la pièce et l'apprécia avec détail. C'est l'interprétation qui nuisit au succès; malgré leur talent, tous les artistes n'étaient point faits pour leurs rôles. La pièce n'eut que onze représentations. — Quant à l'opinion de Marivaux sur la Mère confidente, nous avons vu (p. G9, n. 1) qu'elle était au nombre de celles qu'il préférait.

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