MILIEU, INTRIGUE, CONDUITE
Les sujets de ses romans en effet sont pris désormais non seulement dans la vie réelle mais dans la vie ordinaire. Marivaux, qui, au théâtre, se plaisait surtout à représenter les mœurs de la haute société, se détourne maintenant de ses modèles habituels; s'il ne les abandonne pas tout à fait, il ne leur donne plus la première place : la bourgeoisie, les gens de tinance, le moyen clergé, le peuple, sont ici ses objets d'études préférés. La noblesse apparaît de loin en loin, car, dans une société c^u'elle domine, elle ne saurait être tout à fait absente nulle part; mais on la voit seulement dans la juste mesure où son existence se mêlait à celle des classes inférieures.
Au premier abord, ce nouveau point de vue étonne un peu chez Marivaux. Pour saisir dans leur vérité les mœurs et les caractères mondains, il n'avait qu'à regarder autour de lui; le monde était à la fois son école et son milieu; c'est même sous les traits du plus attentif et du plus empressé des mondains que Ton aime a se le représenter. Mais le peuple et les classes moyennes, comment a-t-il pu les connaître? Par une étude constante et une fréquentation assidue. Ne croyons pas, en effet, qu'il ait toujours vécu confiné dans les salons, avec ce dédain de la place publique et des petites gens, qui, malgré la philanthropie et la philosophie, était encore, dans la première moitié du xviii'' siècle, commun aux beaux-
ressemblent, et ce n'est que par méprise que vous êtes si indignée contre lui, par pure méprise. C'est qu'au lieu d'une histoire véritable, vous avez cru lire un roman.... Un héros de roman infidèle! on n'aurait jamais rien vu de pareil.... Mais je vous récite ici des faits qui vont comme il plait à l'instabilité des choses humaines et non pas des aventures d'imagination qui vont comme on veut. » (La Vie de Marianne, huitième partie.)
esprits '. Marivaux voyait le peuple de près : où aurait-il exercé son goût de charité, si ce n"est chez ceux qui ont le plus grand besoin d'être secourus? Il aimait à se mêler aux foules, écoutant, questionnant, faisant provision de réflexions sans apprêt, de vérités naïves, toutes choses qui échapperont toujours à un <f observateur de cabinet ^ ».
Image directement étudiée des classes moyennes, voilà donc ce que Marivaux nous offre dans ses romans; et des classes moyennes prises dans leurs sentiments et dans leurs actions de tous les jours, sans aventures extraordinaires ni passions singulières. Il applique pour son compte la déclaration que faisait Furetière en tête du Roman bourgeois : « Je vous montrerai sincèrement et avec fidélité plusieurs historiettes et galanteries arrivées entre des personnes ni héros, ni héroïnes,... mais qui seront de ces bonnes gens de médiocre condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots; et ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre. » Il y a, dans ce programme, une satire voilée à l'adresse de ceux qui n'aiment point
1. Un des plus libres de préjugeas, d'Alcmbcrt, rcrit (p. ;j86), à propos d'un passage sur le peuple de Paris (pie l'on verra ci-après (p. 326) : <■ L'auteur n'a pas dédaigné de peindre jusqu'à la sottise du peuple, sa curiosité sans objet, sa charité sans délicatesse, son inepte et oITensantc bonté, sa dureté compatissante. « On connaît le mépris de Voltaire et de Montesquieu pour les petites gens. Rousseau et son école penchèrent en sens contraire, et malgré les exagérations d'une sensibilité souvent fausse, provoquèrent une juste réaction.
2. Voir ci-après, 4° partie, chap. i. — C'est encore Vinet qui a fait cette rcmar<|uc : ■< Il est le seul autrui' (pii soit descendu dans le peuple qui l'ait connu <•! qui s"cii soit servi. Au xvii" siècle, La Bruyère seul s'en était informé. La conn-die n'en avait fait qu'un repoussoir. » {Op. cit., t. I, p. 2t;i.)