MILIEU, INTRIGUE, CONDUITE
les personnages trop populaires. Marivaux dira avec une ironie plus marquée, en tète de la seconde partie de Marianne :
Jusqu'ici tout ce que je vous ai raj)porlé n'est qu'un tissu d'aventures bien simples, bien communes, d'aventures dont le caractère paraîtrait bas et trivial à beaucoup de lecteurs, si je les faisais imprimer. 11 y a des gens dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnezleur l'histoire du cœur humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important; mais ne leur parlez pas des états médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois, ou du moins des personnages qui aient fait une grande figure. Il n'y a que cela qui existe pour la noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes : qu'ils vivent,' mais qu'il n'en soit pas question ; ils vous diraient volontiers que la nature aurait bien pu se passer de les faire naître, et que les bourgeois la déshonorent.
Seule la dernière phrase de Furetière s'appliquerait mal aux personnages de Marivaux : on trouverait même que, pour la plupart, ses « bonnes gens » sont trop fins et trop subtils. Il leur prête de ses propres qualités d'esprit; non seulement il les analyse, mais il les montre s'analysant eux-mêmes à l'excès et analysant tout autour d'eux.
En revanche, il serait difficile d'aller plus doucement, non pas le « grand chemin », mais plutôt les chemins de traverse. Pas plus que dans ses comédies, Marivaux ne cherche une suite rapide d'aventures attachantes, une combinaison serrée d'incidents dramatiques. Les deux sujets qu'il imagine sont des cadres fort larges qu'il remplit librement. L'intrigue est secondaire; il s'en inquiète si peu, et, à la rigueur, s'en passe si bien, qu'il la quitte et la reprend, la dévie et la ramène avec une suprême insouciance; jamais on n'a plus librement usé de ces épisodes,
chors à tous les romanciers d'autrefois * : il y en a un dans la Vie de Marianne^ la /Religieuse, qui remplit à lui seul trois parties du roman sur onze. L'intérêt cependant ne souffre pas trop et le lecteur ne se plaint pas de ce genre de développement. Outre que le défaut d'action est toujours plus supportable dans le roman qu'au théâtre -, on a bientôt deviné le but de l'auteur et accepté son système. Marivaux se propose d'étudier les passions et de raisonner sur elles; pour cela, il ne traduit pas en récits, comme la plupart des romanciers, le résultat de son étude : il observe devant nous, et nous intéresse par l'acte même de l'observation. Au lieu de montrer les passions en jeu et de les laisser se peindre elles-mêmes, il en dévoile les ressorts et nous explique en vertu de quelles lois elles agissent; au lieu de précipiter les événements, il s'y attarde pour en décrire les causes et les conséquences morales. De là ces petites dissertations qui rompent à chaque instant le récit, ces rétlexions qui, réunies, pourraient former à part un excellent livre de maximes, tandis que le roman proprement dit se réduirait à bien peu de chose. « Trop de réflexions », diront quelques
1. Venue par imitation de la littérature espagnole, cette habitude d'introduire des épisodes dans les romans est générale au xvii° et xviii" siècle. D'Alembert disait justement à ce sujet : » Les épisodes dans les romans sont faits pour impatienter le lecteur.... Quand je rencontre un de ces épisodes, disait un philosophe, je suis tenté de déchirer le feuillet: sauter l'épisode est plus tôt fait, et je n'y manque jamais. Eh! mon Dieu, dis-je tout bas à l'auteur, si vous avez de quoi faire deux romans, faitos-en deux, et ne les mêlez pas pour les gâter l'un et l'autre. .. (p. 614, n. 17).
2. D'Alembert en donne (p. 588) le vrai motif : •< Le [tlaisir du spectacle lient plus à l'intérêt et au moment, celui des romans à la réflexion et aux détails, enlin la lecture n'exige pas, comme le théâtre, une attention continue; elle se quitte et se reprend comme on veut, sans étude et sans fatigue. •
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critiques : Marivaux leur répondra tout à l'heure.
Aussi, nous ne trouverons pas dans la Vie de Marianne et dans le Paysan parvenu le genre d'intérêt, qui, par le désir de connaître le dénouement, soutient tant de romans. On ne songe même pas au but, on chemine avec l'auteur, et cette promenade à travers le sujet est à elle-même son propre objet. Nulle impatience d'arriver; c'est la route qui importe. Tant que les sentiments des personnages et les phases de l'action ne sortent pas de la région des passions moyennes , l'impatience ne nous prend pas. Alors nous marchons volontiers au pas du narrateur, si lent qu'il soit. Mais que la situation devienne dramatique, alors nous voudrions plus d'action et moins d'analyse. En ce cas le spectacle de la créature humaine souffrant et luttant est d'un intérêt plus vif que celui de son activité intérieure. De là, dans les romans de Marivaux, surtout dans la Vie de Marianne, un manque de passion et de chaleur aux endroits naturellement pathétiques. Non que l'expression touchante, l'accent ému fassent défaut ; mais l'auteur est trop présent et visible à côté de ses personnages; il se montre au moment où il devrait s'efTacer. Souvent nous lui savons gré de se livrer entièrement à nous, d'être plus lui-même encore qu'au théâtre; souvent aussi nous lui en voulons de s'imposer et de se mettre obstinément entre nous et ses personnages, lorsque ceux-ci pourraient, grâce à lui, être plus intéressants que lui-même.
Avec les mêmes procédés de narration, la Vie de Marianne et le Pai/san parvenu sont comme la contrepartie l'un de l'autre. Dans l'un et dans l'autre roman, Marivaux se propose de montrer une âme jeune et naturellement honnête aux prises avec les difficultés de la vie, mais, dans l'un, le héros est une
jeune fille, dans rauire, c'est un jeune homme. Tous deux arrivent à Paris, seuls et pauvres, sans autre sauvegarde que leur droiture naturelle. Tous deux parviennent à se faire un sort sans succomber à la corruption qui les entoure. La jeune fille a plus de mal, en raison de son sexe, de sa fai])lesse, de sa plus grande délicatesse d'âme; le jeune homme, mieux doué pour la lutte, et de nature moins fine, arrive plus aisément au but. Tous deux intéressent au même degré, car ils sont également vrais, et le problème qui se pose à leur sujet est bien celui que la vie réelle nous montre chaque jour en action : la jeune fille trouvera-t-elle un mari qui lui assure, avec le bonheur d'aimer, la sécurité de l'existence? Le jeune homme parviendra-t-il à conquérir sa place au soleil et, parti de rien, deviendra-t-il quelque chose?
Outre la leçon morale qu'ils contiennent, ces deux sujets permettaient à Marivaux de suivre en toute liberté ses préférences naturelles. Une jeune filh; en butte au malheur, un jeune homme qui cherche fortune peuvent être mêlés sans invraisemblance à des événements très divers. Dans hi Vie d<i Marianne, il montra surtout des (lualiles de p(''nélralion nnu-ale, de connaissance du co'ur féminin, plus intime encore (jifau théâtre, d'émotion et de sympathie pour les souffrances imméritées; dans le Paysan pariunni, il mit plus de mouvement, une sorte de bonne humeur alerte, assez rare chez lui, une action un peu plus rapide, plus intéressante en elle-même et moins embarrassée de réflexions.
Dans la Vie de Marianne (tomme dans le Pai/san parvenu, la forme adoptée est celle du ri'cil persouuel '.
1. Le xvur siècle aimail lieaucoup celle forme vive; les chefs-