Voir ci-dessus, p
LE rEL'PLE DE PARIS. 327
méchant, et puis finir par être humain. Se querelle-t-on, il excite, il anime; veut-on se battre, il sépare. En d'autres pays, il laisse faire, parce qu'il continue d'être méchant. Celui de Paris n'est pas de même, il est moins canaille et plus peuple que les autres peuples. Quand il accoui't en pareil cas, ce n'est pas pour s'amuser de ce qui se passe ni comme qui dirait pour s'en réjouir : non, il n'a pas cette maligne espièglerie-là : il ne va pas rire, car il pleurera peut-être et ce sera tant mieux pour lui : il va voir, il va ouvrir des yeux stupidement avides; il va jouir bien sérieusement de ce qu'il vei'ra. En un mot, alors il n'est ni polisson, ni méchant; et c'est en quoi j'ai dit qu'il était moins canaille : il est seulement curieux, d'une curiosité sotte et brutale, qui ne veut ni bien ni mal à personne, qui n'entend point d'autre finesse que de venir se repaître de ce qui arrivera. Ce sont des émotions d"àme que ce peuple demande; les plus fortes sont les meilleures; il cherche à vous plaindre si on vous outrage, à s'attendrir pour vous si on vous blesse, à frémir pour votre vie si on la menace : voilà ses délices ; et si votre ennemi n'avait pas assez de place pour vous battre, il lui en ferait lui-même sans être plus malintentionné, et lui dirait volontiers : Tenez, faites à votre aise, et ne nous retranchez rien du plaisir que nous avons à frémir pour ce malheureux. Ce ne sont pourtant pas les choses cruelles qu'il aime, il en a peur au contraire; mais il aime l'efîroi qu'elles lui donnent : cela remue son àme, qui ne sait jamais rien, qui n'a jamais rien vu, qui est toujours toute neuve *.
Ce qu'on vient de lire est une réflexion jetée en passant dans le récit d'une querelle; celle-ci est rendue avec autant de vérité que les spectateurs. Une petite marchande, Mme Dutour, est aux prises, pour quelques sous, avec un cocher de fiacre. Tout y est, gros mots et bataille. D'abord, le cocher :
Eh bien! qu'est-ce que me vient compter celle chilîonnière? Gare! prenez garde à elle; elle a son fichu des
1. La Vie de Marianne, deuxième partie. — Voir encore, dans un des premiers articles de Marivaux au Mercun;, Première lettre à Mme *", une très curieuse étude sur le bas peuple.
dimanches. Ne scmble-t-il pas qu'il faille tant de cérémonie pour parler à madame? On parle bien à Perretle. Eh! palsamhleu ! payez-moi. Quand vous seriez encore quatre fois plus bourgeoise que vous n'êtes, qu'est-ce que cela me fait? Faul-il pas que mes chevaux vivent? Avec quoi dineriezvous. vous qui [tariez, si on ne vous payait pas votre toile? Auriez-vous la face si large? Fi! que cela est vilain d'être crasseuse !
Mme Dutour riposte sur la même note :
Oui, malotru! oui, douze sous, tu n'en auras pas davantage.... Encore ne les vaux-tu pas; n'es-tu pas honteux, fripon? quoi! pour venir d'auprès de la paroisse ici? quand ce serait pour un carrosse d'ambassadeur! Tiens, jarni de ma vie! un denier avec, tu ne l'auras pas : j'aimerais mieux te voir mort, il n'y aurait pas grande perte; et souviens-toi seulement que c'est aujourd'hui la Saint- Mathieu : bon jour, bonne œuvre; ne l'oublie pas. Et laisse venir demain; tu verras comme il sera fait. C'est moi (jui te le dis, qui ne suis pas une chilïonnière, mais bel et bien madame Dutour, madame pour toi, madame pour tous les autres, et madame tant que je serai au monde, entends-tu *?
L'homme de salon n'a point dédaigné, on le voit, de descendre dans la rue, de se mêler à l'attroupement, de regarder de près et d'écouter. Cette scène et plusieurs autres du même genre sont des modèles trop peu suivis a})rès Marivaux -. Les romanciers (jui
i. La Vie de Marianne, deuxième partie.
2. Après Marivaux, les iikihu's populaires Irouvcrcnl un peintre fécond, éncr!-'i(iui' il cyiiiquc dans Reslif de la Bretonne, dont le premier i-diuau est de 1767. (Voir, sur Restif et son œuvre, Ch. Monselel, licslif de la Bretonne (1S;)2), et P. Lacroix, Bihliograplde et iconographie de Restif de la Bretonne (lS7i)).) Parmi les romans de Restif, il en est deux qui se rapprochent singulièrement, i)ar l'idée première, des deux romans de Marivaux; ce sont le Paysan perverti (177;)), et la Paysanne pervertie (1784), oii l'on retrouve les données de Marianne cl du Paysan parvont luiscs ;i rel)ours. Non que Restif ait voulu imiter Marivaux, iju'il n'aimait pas (■< Marivaux te gâterait •>, dit-il dans son Paysan, t. I, p. 1 12), mais, (railant le même sujet, il se rencontre souvenl avec lui.