‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 226 sur 346 · LE PEUPLE DE PARIS · texte numérisé non relu

LE PEUPLE DE PARIS

lui succèdent nous montrent tantôt un peuple de convention, paré de vertus imaginaires, pétri de naïve délicatesse et de nobles instincts, tantôt la lie de la populace, d'une abjection et d'une grossièreté repoussantes. Quant au peuple moyen et vrai, il en est rarement question; il ne prête pas assez aux thèses en sens contraire, thèses également fausses, — la convention flatteuse qui le pare de vertus incompatibles avec son éducation et son existence, comme le réalisme ordurier qui le montre plus misérable et plus inculte qu'il ne l'est *.

1. Au sujet de ces peintures de mœurs populaires, d'Alembert et Sainte-Beuve font à Marivaux deux reproches contradictoires : '< Marivaux, dit d'Alembert (p. 5S7), en voulant mettre dans ses tableaux populaires trop de vérité, s'est permis quelques détails ignobles, qui détonnent avec la finesse de ses autres dessins. » Et Sainte-Beuve {Causeries du Lundi, t. IX, p. 338) : « Il y a (dans la scène avec le cocher) une imitation minutieuse de la nature triviale : mais, le dirai-je? cette copie même, chez Marivaux, a un certain glacis qui trahit la coquetterie de l'imitateur; ses grotesques et ses masques soi-disant grossiers sont peints, en quelque sorte, sur porcelaine, et le tout miroite à la lecture. >> Le jugement de d'Alembert s'explique par son dédain déjà remarqué (p. 300, n. 1) pour la grossièreté populaire. Quant au reproche de Sainte- Beuve, on peut répondre que le naturel ne soulTre nullement de ce fini d'exécution.

Déjà, du vivant de Marivaux, cette scène avait efl"arouché les délicats. L'abbé Prévost disait : « La querelle de la lingère avec le cocher de fiacre a paru peu digne d'un esprit aussi élevé et aussi délicat que celui de M. de Marivaux .... Qui pourrait souffrir sur le théâtre les mauvais quolibets d'un homme ou d'une femme de la lie du peuple, et leurs injures grossières? >• {Le Pour et le Contre, t. II, p. 3i6.) Marivaux, prévoyant l'objection, avait dit dans sa Préface à la seconde partie de Marianne : « Il y a des gens qui croient au-dessous d'eux de jeter un regard sur ce que l'opinion a traité d'ignoble. Mais ceux qui sont un peu plus philosophes, qui sont un peu moins dupes des distinctions que l'orgueil a mis dans les choses de ce monde, ces gens-là ne sont pas fâchés de voir ce que c'est que l'homme dans un cocher, et ce que c'est que la femme dans une petite marchande. » — De même, Grimm : « On est excédé de cette querelle de la lingère et du fiacre dans la Marianne de Mari-

Les acteurs, pris dans une scène passagère ou plus longuement mêlés à Faction, sont vivants et vrais comme la scène même. Voici deux commères, Mme Dulour et Mme d'Alain. Mme Dutour, que Ton vient de voir aux prises avec le cocher de fiacre, est certainement un portrait : Marivaux l'a dessinée d'après nature, avec ses colères bruyantes et vite passées, sa bonté sans délicatesse, sa franchise grossière, son bavardage torrentiel. De même pour Mme d'Alain ; celleci, d'une classe un peu plus relevée, moitié bourgeoise, moitié femme du peuple * :

Elle vous prenait d'aljord en amitié, vous ouvrait son cœur, vous coulait ses affaires, vous demandait les vôtres et puis revenait aux siennes, et puis à vous; elle vous parlait de sa lille, car elle en avait une; vous apprenait qu'elle avait dix-huit ans, vous racontait les accidents de son bas âge, ses maladies ; tombait ensuite sur le chapitre de défunt son mari, en prenait riiistoirc du temps qu'il était garçon, et puis venait à leurs amours, disait ce qu'ils avaient duré; passait de là à leur mariage, ensuite au récit de la vie qu'ils avaient menée cnscml)le; c'était le meilleur homme du monde, très appliqué à son étude; aussi avait-il gagné du Ijicu par sa sagesse et i)ar son économie; un peu jaloux de son naturel, mais aussi parce qu'il aimait beaucoup sa femme; sujet à la gravelle; Dieu sait ce qu'il avait soulïert, les soins qu'elle avait eus de lui! Enfin, il était mort bien chiétionuenicut. Ce qui se disait en s'cssuyant les yeux (iiii m cirel lai moyaient, à cause que la tristesse du récil le vdulail l'I non pas à cause de la chose même; car ilc là on allait à un accident de ménage, ijin dcniandail d'elle dit en riani, et on riait -.

vaux. Rien n'est mieux rendu d'après nature et d'un goût plus détestable que le tableau que je cite. » {Correspondance, l" août 175:], t. I, p. 41.)

1. Ilcniarquons, une fois |)our tontes, (jne la sinipli! parliiulc de, précédant un nom propre, n'est pas plus un signe de noblesse dans les romans de Marivaux que dans la société de son temps; voir Paulin Paris, De la parlicule dite nobiliaire, iNdl.

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