La Vie de Marianne, dixième partie
fils moribond, qui rend le dernier soupir dès qu'il a reçu le pardon maternel.
Ainsi Marivaux nous fait parcourir tous les étages de la société moyenne, du petit peuple à la bourgeoisie; il nous montre les gens du commun ou des classes intermédiaires sous des aspects très divers, dans leurs joies ou leur tristesse, dans leurs petits plaisirs et dans leurs grandes douleurs, ridicules ou touchants, grossiers ou d'une délicatesse instinctive. En bien des pages aussi il a saisi le pittoresque des scènes de la rue et la physionomie changeante des journées parisiennes. Je ne parle pas seulement des grandes scènes de genre comme la dispute de Mme Dutour et du fiacre, ou de la bagarre au milieu de laquelle Jacob met l'épée à la main; quelques lignes lui suffisent, à l'occasion, pour tracer un croquis exact et fin. Dans tous ces passages, scènes d'intérieur ou de la rue, il communique à son lecteur le vif sentiment de la poésie simple qui respire dans ces milieux. La vérité chez lui n'est jamais triviale; il est naturel sans bassesse. En cela, il se ra|)proclie, par une parenté singulière, d'un des maîtres de la peinture de cette époque, de Chardin; il lui ressemble souvent autant qu'un romancier j)eut ressembler à un peintre. Dans son théâtre, il rappelait Wattean et V Eiiiharqui'ineni pour Ci/ihère; dans ses romans, il fait penser à ces chefs-d'œuvre; de réalisme et de poésie, la Mère laOorinise, le BénëdicUr, les Ainusenienfs de la vie privée, la Tnilcllc du malin, elc. Chez tous deux, chez l'habitué du salon de Mme de Tencin comme chez l'aMisle modeste (jui ne sortait pas de riiuniblc niondc où il ('lait né, on trouve uon seulenicnl le ménu! tour d'observation, mais encore les iiK'nics qualités artisti(|ues. D'al)ord le sentinuuit de la mesure et de l'c'légauce, le goùl de la prc'cision
MARIVAUX ET CUAHDIN. 337
et du détail vrai, tempéré par la délicatesse du tempérament français. C'est là ce qui distingue Marivaux de Fielding et Chardin de Téniers. Français et Parisiens, Marivaux et Chardin sentent que le pittoresque et la vérité ne se trouvent pas seulement dans les tabagies et les kermesses, les rixes et les débauches où la brute se déchaîne. Ces aspects de la vie populaire sont flamands ou anglais; notre race, mieux équilibrée jusque dans ses excès, y répugne, comme notre littérature et notre art. Ils se ressemblent aussi, en ce que, dans un temps de facile morale, de littérature licencieuse et d'art voluptueux, ils échappent à la corruption qui les environne ; ils gardent quelque chose de la santé, de la sincérité des mœurs et de l'esprit bourgeois. Tandis que Boucher fait de la peinture une excitation à la débauche et de la mythologie la religion des boudoirs, Chardin plaît par le parfum d'honnêteté que respirent ses toiles. De même Marivaux ne craint pas de raconter les malheurs du ménage d'Orville et l'héroïsme maternel de Mme Dursan, au beau monde où Crébilloii fils prenait ses modèles.
La noblesse est beaucoup moins bien traitée par Marivaux que la bourgeoisie et le peuple. Épuisée de luxe sous Louis XIV, de vices sous la Régence, réduite au rôle de coûteux décor, elle ne pouvait inspirer, à qui l'étudiait de près, que colère ou pitié. Marivaux la représenta telle qu'elle était, avec ses brillantes qualités de surface et sa corruption profonde. Il lui emprunta même les modèles de deux grands portraits qui portent sur elle un témoignage favorable.
En attendant ceux-ci, il nous présente quelques études de moindre importance. Voici d'abord le jeune noble, Valville, l'amant de Marianne, aimable
et galant, cruue politesse et d'une élégance parfaites, mais faible, léger, sans idées, sans qualités sérieuses, toujours épris, mais incapable d'une vraie passion, portant de Marianne à Mlle Varthon une flamme qu'un soufde éteint et qu'un souffle rallume. Marianne la connaît bien, cette nature molle et changeante, qui désarme la sévérité à force de faiblesse inconsciente et de repentirs fragiles : « Homme, Français, dit-elle, et contemporain des amants de notre temps, voilà ce qu'il était. Il n'avait que ces trois petites difticultés à vaincre... Faites-vous un spectacle de ce conir naturel... avec ce qu'il a eu de bon et de mauvais: vous l'avez d'abord trouvé charmant, à présent vous le trouvez haïssable, et bientôt vous ne saurez plus comment le trouver. »
De la même race est le comte de Dorsan, avec un peu plus de nerf et de ressort; au demeurant, sans autre but dans la vie que de s'habiller avec goût et de nouer des intrigues galantes, qui lui valent (juelques coups d'épée à donner ou à recevoir. Mais à peine Marivaux l'a-t-il introduit dans l'action du Paysan Parvenu qu'il l'abandonne avec le roman luimême interrompu sans retour. Peut-être le destinaitil a un rôle plus sérieux; certains indices le laisseraient croire; mais on ne peut que supposer; tel que nous le voyons, ce n'est qu'un brillant petitmaître.
Valvilhî et le comte de Dorsan n'ont, en somme, que d'inonensifs défauts; le mar(|uis, lils de Mme d'Arcire, jour' au coiili-tii'e un n'ilc odieux, celui des tilles du r(U Lear. Sa mèr(> a commis la faute de lui abandonner tout ce qu'elle possède, en ne lui demandant (juc riiospitalité et uiu' modeste ])ension. Bientôt rebutée, maltraitée, abreuvée d'humiliations, elle est obligée de quitter la maison de (-v lils pour aller