LES FAUX DEVOTS
et avec moins de sincérité peut-être; Marivaux tient à ce qu'il n'y ait pas de confusion possible et développe ainsi sa pensée :
Les dévots fâchent le monde, et les gens pieux rédifient; les premiers n'ont que les lèvres de dévotes, c'est le cœur qui l'est dans les autres : les dévots vont à l'église simplement pour y aller, pour avoir le plaisir de s'y trouver, et les pieux pour y prier Dieu ; ces derniers ont de l'humilité, les dévots n'en veulent que dans les autres. Les uns sont de vrais serviteurs de Dieu, les autres nen ont que la contenance. Faire oraison pour se dire : « Je la fais » ; porter à l'église des livres de dévotion, pour les manier, les ouvrir et les lire; se retirer dans un coin, s'y tapir, pour y jouir superbement d'une posture de méditatif; s'exciter à des transports pieux, afin de croire qu'on a une âme bien dis-' tinguée, si on en attrape; en sentir, en effet, quelques-uns, que l'ardente vanité d'en avoir fait naître, et que le diable, qui ne les laisse manquer de rien pour les tromper, leur donne; revenir de là tout gonflé de l'espcct pour soi-même, et d'une orgueilleuse pitié pour les âmes ordinaires ; s'imaginer ensuite que l'on a acquis le droit de se délasser de ses saints exercices par mille petites mollesses qui soutiennent une santé délicate : tels sont ceux que j'appelle des dévots, de la dévotion desquels le malin esj)rit a tout le profit, comme on le voit bien '.
Quant à cette haine propre aux dévots, et « qu'ils prennent contre vous comme une preuve que vous ne valez rien », haine classique ^ Marivaux en complète à son tour la peinture par quelques touches énergiques :
En vérité, il n'y a de mouvements si violents que chez ces personnes-là; il n'appartient qu'à elles d'être passionnées; peut-être qu'elles croient être assez bien avec Dieu pour prendre ces licences-là sans conséquence, et qu'elles s'imaginent que ce qui est péché pour nous autres profanes