MARIVAUX ET DIDEROT
raisonneur que d'ordinaire, moins complaisant pour son propre talent, conserve cependant ses habitudes d'artiste aussi occupé de la forme que du fond, et, n'ayant pas de but arrêté d'avance, abandonne son sujet après une partie vivement conduite. D'autre part, le procédé polémique de Diderot l'entraîne à des excès inévitables. Il montre les couvents avides et corrompus, non seulement parce qu'il les juge tels, mais parce qu'il veut les rendre odieux; il pousse au noir son tableau, il exagère et fausse la réalité; il souftle à sa religieuse un parti pris de révolte, qui la rend moins intéressante en la montrant parfois malheureuse par sa faute; il mêle aux plaintes de sœur Suzanne les déclamations, les invectives, jusqu'aux expressions de la philosophie. Marivaux, n'ayant pas de thèse à soutenir, ne donne pas dans les excès d'un acte d'accusation. S'il n'a pas, comme Diderot, la phrase courte et pleine, il n'a pas non plus cet étalage de doctrine, si déplaisant dans un roman lorsque la fièvre d'opinion d'où il est sorti vient à tomber, et que le lecteur, désintéressé des luttes passées, s'attache uniquement à l'intérêt humain du récit. La Religieuse de Diderot, œuvre supérieure, irrite souvent comme une injustice; celle de Marivaux, beaucoup moins forte, intéresse en ellemême comme une étude de mœurs, juste et vraie dans sa mesure.
Marivaux n'a pas étudié la fausse dévotion dans les seuls couvents; il y a dans ses romans toute une galerie d'hypocrites, crayonnée chemin faisant en quelques traits spirituels, depuis le faux dévot inoffensif, d'une hypocrisie douce et presque innocente, jusqu'au faux dévot orgueilleux et entiellé, tout brûlant de la méchanceté propre à l'espèce. De plus, il a consacré à l'hypocrite un grand portrait de carac-
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tère, M. de Climal, belle étude digne de soutenir la comparaison avec le terrible Tartufe et le très ingénieux Onuphre. On s'étonnera peut-être qu avec ses sentiments chrétiens, il ait donné tant de place dans ses romans à un vice dont la peinture trop hardie peut chagriner la piété elle-même, et bien moins répandu au xviii^ siècle qu'au temps de Molière et de La Bruyère. Mais c'est justement parce qu'il était un croyant sincère, comme La Bruyère (je ne parle pas de Molière, dont le christianisme est au moins douteux), qu'il déteste et démasque l'hypocrisie. En outre, il ne faudrait pas croire que la fausse dévotion, l'intolérance et les querelles religieuses eussent fini avec le règne de Louis XIV : la lutte persistante des jansénistes et des jésuites, les excès de la direction spirituelle, bien des scandales religieux, la guerre entre les philosophes et l'Église, faisaient de l'hypocrisie un sujet d'observation toujours présent; enfin, on vient de voir que, peut-être, Marivaux avait eu à en souffrir personnellement.
Au reste, il a bien soin de marquer qu'il s'attaque aux faux-semblants de la dévotion et non pas à la dévotion elle-même; il distingue expressément les « dévots », qu'il ne peut souffrir, des « pieux », qu'il aime et respecte : « Je ne parle jamais que des dévots, dit-il; je mets toujours les pieux à part *. » Molière * avait dit la même chose par la bouche de Cléante
1. Dans le sens iiu'il alli-ilme aux deux mots picii.r et dévot, Marivaux ne fait pas une distinction arbitrair(\ du moins à l'époque où il écrivait. Pieux n'a été pour ainsi dire Jamais été pris en mauvaise part; au contraire, à partir de la fin du xvii" siècle, dévot reçoit une signification défavorable, même sans l'épithètc de faux; c'est en elTct le moment oii la dévotion devient une industrie. Voir les exemples du dictionnaire de Lillré.