Ibid. Voir encore, dans le Paysan parvenu, quatrième
Cette brouille est d'autant plus enflammée et la séparation des deux soeurs plus rapide, qu'un tiers se charge d'attiser le feu, M. Doucin, le directeur de ces demoiselles. Marivaux n'aimait pas les directeurs; il les incarne dans ce M. Doucin, avec tant de malice et de vérité qu'on dirait, encore une fois, le résultat d'une expérience personnelle et la satisfaction d'un ressentiment. Aurait-il souffert des directeurs dans la tranquillité de son affection conjugale et paternelle'?
On sait ce qu'il fallait entendre aux deux derniers siècles par directeurs de conscience. C'étaient de savants prêtres, experts en casuistique, et qui se chargeaient de diriger des pénitentes dans la voir du salut, non pas en recevant leurs confessions, mais en les éclairant, par une vigilante tutelle, sur les incertitudes de la doctrine et de la pratique religieuses. Les confesseurs étaient distincts des directeurs, et, dit Sainte-Beuve, « en eux-mêmes réputés assez indifférents, n'étant là en quelque sorte que pour l'œuvre du sacrement ^ ». Dès le premier quart du xvii° siècle, la direction spirituelle entre dans les mœurs de la noblesse et de la bourgeoisie; toute femme, pour peu qu'elle soit scrupuleuse et pratiquante, a son directeur. Parmi ces directeurs, jé-
parlie, un autre type de dévole, la femme du plaideur que Jacob rencontre dans le voyage à Versailles. Celle-ci montre en action le plus odieux et le plus funeste dos bigolismes, relui qui empoisonne l'existence conjugale.
1. On remarquera que le Paysan parvenu est de 173li. c'està-dire antérieur de sept ans à l'histoire de la Religieuse, mais contemporain de l'époque où Marivaux songe pour la première fois à celle-ci et l'annonce. Ainsi la peinture des directeurs trop habiles à provoquer les vocations incertaines, vient logiquement avant celle des religieuses malgré elles.
i. l'o,/-Hoijn/, t. m, p. :>'.), note.
LES DIlŒCTEUnS DE CONSCIENCE. 3G7
suites ou jansénistes, beaucoup étaient très estimables, de morale plutôt sévère que relâchée; quelquesuns, les jansénistes, affectaient même, on le sait, une sévérité digne des premiers temps de l'Église. Mais l'institution ne conserva pas son caractère primitif. Peu à peu la direction s'étendit des intérêts spirituels aux intérêts matériels; le directeur fut le conseiller de toutes les heures et prit, dans la vie des femmes, une influence absorbante. A la fin du siècle, les abus de la direction frappaient tous les yeux. La Bruyère observait qu'elle ne rendait les femmes ni plus occupées de leurs maisons, ni mieux réglées dans leur conduite, ni plus égales dans leur humeur, et il concluait sèchement : « Le capital pour une femme n'est pas d'avoir un directeur, mais de vivre si uniment qu'elle s'en puisse passer ». Quant aux directeurs eux-mêmes, il les traitait avec la dernière sévérité. Il les accusait, avec une rude franchise, de ne voir dans le « ministère des âmes » qu'une source d'avantages matériels '.
Marivaux n'exprime pas d'antipathie aussi nette. Il ne voudrait, dit-il, « scandaliser personne et donner à penser qu'il raille indirectement l'usage où l'on est de donner sa conscience à gouverner à ce qu'on appelle des directeurs et de les consulter sur. toutes ses actions ». Il trouve cet usage « louable et sain en lui-même »; seulement, dit-il, « il y a des minuties dont les directeurs ne devraient pas se mêler aussi sérieusement qu'ils le font ». On peut croire à la sincérité de cette déclaration; mais, si Marivaux admet une direction réduite à de justes limites, il raille avec un verve impitoyable les excès de la direction trop « minutieuse ».