‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 255 sur 346 · Le Paysan parvenu, deuxième partie · texte numérisé non relu

Le Paysan parvenu, deuxième partie

2. Voir encore Pièces détac/iée.i, Deuxième lettre à Mme *'* et le Spectateur français, dix-neuvième feuille.

un besoin de débauche qui semble très impérieux. Tartufe et Onuphre sont probablement des sceptiques ; M. de Climal, au contraire, à en juger surtout par son repentir et sa confession finale, semble avoir sinon de fortes croyances, au moins cette peur de Fenfer qui tient lieu parfois de morale et de foi. Ce n'est pas un rigoriste; homme du monde, il vit dans le luxe et le bien-être. La dévotion consiste pour lui en de scrupuleuses pratiques et des liaisons avec de respectables religieux, dont Tamitié est une garantie. Sous le manteau de cette dévotion sans austérité, il satisfait à la fois son besoin de considération sociale et ses passions. Quant à la crainte de l'enfer, il nourrit l'espérance (ju"à l'heure de la mort une confession sincère lui permettra d'éviter la damnation.

Si M. de Climal n'était pas dominé par la tyrannie des sens, ce serait sans doute un honnête homme et un homme pieux. Marivaux, en elTet, ne lui attribue aucune action douteuse, rien de l'avidité et de l'ingratitude de Tartufe, rien des tripotages d'intérêt dans lesquels Onuphre cherche son profit. S'il devient calomniateur, c'est qu'une aventure galante Ta jeté dans une impasse d'où il ne peut sortir qu'en perdant une innocente. Tout, au contraire, dans sa conduite, montre un homme dominé par un besoin de débauche, qu'il s'efl'orcc de satisfaire en secret. Cette petite maison de faubourg, gouvernée par une matrone discrète et un homme d'affaires complaisant, où il veut installer Marianne, adi'i cacher déjà bien des victimes d'amour. Elle est trop bien conçut; et trop bien disposée pour ne servir qu'une fois; Texpérience en a certainement perfectionné l'organisation.

Donc, un bon rcligi(nix auquel M. de Climal a inspiré une aveugle confiance, lui amène Marianne i)Our la mettre en apprentissage, et l'on comprend que

M. de Climal a Thabitude de ces sortes de charités. Marianne a quinze ans et demi, elle est jolie à ravir, orpheline, sans connaissances à Paris; une coquetterie engageante pétille sur toute sa personne. Quelle occasion pour M. de Climal, et, en apparence, quelle facile victoire 1 Un peu de toilette, de petits cadeaux suffiront pour mener à bonne fin l'entreprise de séduction. A peine en carrosse avec sa protégée qu'il conduit chez Mme Dutour, M. de Climal devient galant et^mpressé, avec le plus singulier mélange de protection, de bienveillance paternelle, de convoitise afTriandée, de sous-entendus équivoques. Il observe que Marianne a la main belle et fait arrêter la voiture pour acheter des gants qu'il lui essaye lui-môme. Puis, il lui donne des conseils dans le goût de ceuxci :

Vous êtes jeune et jolie, et ces deux belles qualités vont vous exposer aux poursuites du premier étourdi qui vous verra; vous feriez mal de l'écouter parce que cela ne vous mènerait à rien et ne mérite pas votre attention ; c'est à votre fortune qu'il faut que vous la donniez, et à tout ce qui pourra l'avancer. Je sais bien qu'à votre âge on est charmée de plaire, et vous plairez même sans y tâcfier, j'en suis sûr; mais du moins ne vous souciez point trop de plaire à tout le monde, surtout à mille petits soupirants, que vous ne devez pas regarder dans la situation où vous êtes.

Cette concurrence possible des « jeunes étourdis » est la grande peur de M. de Climal; il en reparlera.

Dans une première entrevue, il ne peut s'expliquer clairement; il installe donc Marianne chez Mme Dutour et revient trois jours après. Cette fois il s'avance davantage, baise la main de sa protégée, « d'une manière fort tendre », caresse ses cheveux, loue sa beauté, observant que « de si beaux cheveux et ce visage-là ne la laisseront manquer de rien », et que,

« pour lui, il ne leur refusera jamais rien ». Il remmène pour lui acheter du linge et des vêtements, le tout fort beau, et par ses regards, par ses propos, laisse de plus en plus deviner ses desseins. Marianne veut rester honnête; elle devrait donc l'arrêter, mais elle a résolu, grâce à un raisonnement très subtil, qui met son honnêteté en repos, de le laisser s'expliquer complètement '. M. de Climat devient très pressant et ses intentions très claires. Il s'enhardit, et, au retour, en descendant de voiture, il « appuie » un baiser sur l'oreille de Marianne. Celle-ci feint de prendre ce l)aiser pour un choc fortuit, et rentre chez Mme Dutour, sur cet adieu de M. Climat : « Allez, friponne, allez rendre votre comr plus traitable et moins sourd; je vous laisse le mien pour vous y aider -. »

Voilà, ce semble, un début de séduction bien conduit, et jusqu'à présent, grâce au silence que garde la jeune fille, M. de Climat peut espérer en venir à ses lins. 11 ne se doute pas, en effet, d'un sentiment qu'il inspire à Marianne et qui fera toujours échouer, en matière de séduction, les faux dévots et les faux bienfaisants, avec les femmes d'esprit droit et de cœur fier. Qu'est-ce que l'amour et l'abandon aux bras d'un amant, si ce n'est l'oubli involontaire de ces sentiments de pudeur et de vertu que les seuls mots de

1. '< On m'a menée à lui comme à un homme charitable et Iiiciix, il me fait du bien : tant pis pour lui si ce n'est pas dans de, bonnes vues; je ne suis point obligée de lire dans sa conscience, et je ne serai complice de rien, tant qu'il ne s'expliquera pas; ainsi j'attendrai qu'il me parle sans é(|uivo(|ue. » '{La Vie de Marianne, première partie.) Elle attend trop longtemps, et, plus tard, elle pourrait prescpie s'appliquer cette très juste réflexion : ■< Quand une tille, en pareil cas, serait sûre d'être toujours sage, la pratique de ces lâches maximes la déshonorerait pour toujours. Dans le fond, ce n'est plus avoir lie riionncMir que de laisser cspi'rer qu'un en manquera. » \lhi(l.]

-1. La lie de Marianne, première parlie.

religion et de piété rappellent dès qu'ils sont prononcés? Or, la religion, invoquée au moment où l'on veut provoquer la chute, n'est-elle point faite pour l'empêcher? En matière de séduction, le langage de l'hypocrisie ne peut réussir qu'avec une fausse dévote, nourrie elle aussi de distinctions, de directions d'intention, et toute heureuse de trouver, même en amour, les faux semblants religieux. Enfin, dès qu'un dévot parle d'amour, par cela seul qu'il en parle, son hypocrisie éclate, et il étale alors un tel fonds de bassesse et de fausseté qu'il inspire dégoût et mépris.

Si Marianne avait besoin d'être fortifiée dans sa ferme résolution de ne point céder, la rencontre de Yalville, qu'elle aime du premier coup, suffirait à la protéger. Dès que les deux jeunes gens se sont vus, les projets de M. Climal sont ruinés; revenir à la charge, c'est s'exposer à la plus humiliante, à la plus dangereuse défaite. Il y revient cependant, et la grande scène de séduction commence.

Il est seul avec Marianne, un dimanche, dans l'arrière-boutique de Mme Dutour. Le moment lui semble opportun, d'autant qu'il ne peut plus différer : il sait que Marianne a vu Valville, et il se doute bien que, s'il ne réussit pas cette fois, l'amour vrai va lui faire une redoutable concurrence. M. de Climal débute donc par mettre une fois de plus Marianne en garde contre ces jeunes fous, qui n'ont ni cœur, ni honneur, qui ne cherchent qu'une rapide bonne fortune, et qui, après quelques petits présents, quelques galanteries, quelques rendez-vous, abandonnent leur dupe pour d'autres aventures *. Enfin, après avoir commis pour

1. 11 y revient par trois fois et développe sur tous les tons la théorie que Régnier met dans la bouche de Macette, satire XIII. De même Molière, Tartufe, acte 111, se. ui.

la vingtième fois la maladresse de rappeler à Marianne qu'elle est orpheline, sans fortune, sans espérance, qu'elle lui doit tout, il se déclare, sinon avec franchise du moins avec une parfaite clarté :

Je suis riche, soit dit en passant; et je puis vous être d'un grand secours, pourvu que vous entendiez vos véritables intérêts, et que j'aie lieu de me louer de votre conduite; c'est de la prudence que j'entends, et non pas une certaine austérité de mœurs. Il n'est pas question ici d'une vie rigide et sévère, qu'il vous serait difllcile, et peut-être impossible de mener; vous n'êtes pas même en situation de regarder de trop près à vous là-dessus. Dans le fond, je vous parle ici en homme du monde, entendez-vous? en homme qui, après tout, songe qu'il faut vivre, et que la nécessité est une chose terrible; ainsi, quelque ennemi que je vous paraisse de ce qu'on appelle amour, ce n'est pas contre toutes sortes d'engagements que je me déclare ; je ne vous dis pas de les fuir tous : il y en a d'utiles et do raisonnables, de même qu'il y en a de ruineux et d'insensés, comme le serait celui que vous prendriez avec mon neveu, dont l'amour n'aboutirait à rien qu'à vous ravir tout le fruit du seul avantage que je vous connaisse, qui est d'être aimable.

La singulière déclaration d'amour! Tout cela est-il assez faux, assez maussade, d'une maladresse lourdement répétée et comme assénée?

Marianne, qui feint toujours de ne pas comprendre, répond que ce sont là de bons conseils et qu'elle se fera une loi « de suivre en tout ceux d'un homme aussi pieux » : « Laissons-là ma piété, répond riiy|)ocrile. Encore une fois; je mets ici la religion à part; je ne vous prè(die point, ma lille,je vous ])arle raison. » Mais, comme Klniire, Marianne licuit à cclt(> ])iété, elle s'en fait une arme défensive. Foi-ce est bien à M. de Climat, puis([u'on la lui oppose toujours, (k; l'ex})!!quer, et, s'il se peut, d'en tirer ])arti. Jus(|u'à présent il ne ressemblait j)as Irop à Tartufe, mais, au [)oinl on

en sont les choses, il ne peut que copier son devancier; en de certaines situations, l'hypocrisie n'a qu'un langage à son service : « Il n'y a point d'ami, vient-il de dire, qui vaille un amant comme moi. » Le mot est lâché, et Marianne, obligée d'entendre enhn et de comprendre, s'écrie : « Vous, mon amant! vous, monsieur! je ne m'y attendais pas. »

Hélas ! ni moi non plus, répond M. de Climal; ceci est une affaire de surprise, ma fdle.... Je suis né avec un cœur sensible aux misères d'autrui, et je m'imaginais n'être que généreux en vous secourant, que compatissant, que pieux jnême, puisque vous me regardez aussi comme tel ; et il est vrai que je suis dans l'habitude de faire tout le bien qu'il m'est possible. J'ai cru d'abord que c'était de même avec vous; j'en ai agi imprudemment dans cette conllance, et il m'en est arrivé ce que je méritais; c'est que ma confiance a été confondue; car je ne prétends pas m'e.vcuser, j'ai tort; il aurait été mieux de ne pas vous aimer, j'en serais plus louable, assurément; il fallait vous craindre, vous fuir, vous laisser là; mais d'un autre côté, si j'avais été prudent, où en seriez-vous, Marianne? dans quelles affreuses extrémités alliez-vous vous trouver? voyez combien ma petite faiblesse ou mon amour (comme il vous plaira de l'appeler) vient à propos. Ne senible-t-il pas que c'est la Providence qui permet que je vous aime et qui vous tire d'embarras à mes dépens?... C'est un petit mal qui fait un grand bien, nn bien infini.

Et il revient, avec complaisance, d'un ton de caresse paternelle odieux en un pareil moment, sur la théorie qu'il indiquait à Marianne dès leur premier entretien :

On n'exige pas qu'une belle tillo n'ait point d'amant; au contraire, n'en eût-elle point, on lui en soupçonne, et il lui sied mieux d'en avoir qu'à une autre, poiu^vu que rien n'éclate, et qu'on puisse toujours penser, en la voyant, que c'est un grand bonbeur que d'être bien venu d'elle : or, ce n'en est plus un quand elle est décriée.

Avec M. de Climal, une jeune fille n'a rien de tel à craindre : « Vous sentez bien, dit-il, que, du carac-

1ère dont je suis, voire réputation ne court aucun hasard. » Puis, il explique ses petits arrangements, la vie décente, presque honnête, que Marianne trouvera dans sa petite maison. Du jour de son entrée, elle y recevra « un petit contrat de cinq cents livres de rente. » « Ah! Monsieur, s'écrie Marianne, on ne vous connaît donc pas; ce religieux qui m'a mené à vous m'avait dit que vous étiez un si honnête homme ! » M. de Climal, sur cette réponse, devrait s'apercevoir que la partie est perdue. Mais la passion l'aveugle et il n'a plus à rougir de rien. Il ne recule donc pas devant une hypocrisie nouvelle, et il explique comment il restera, malgré tout, honnête et pieux, avec une tranquillité, une candeur, et, si l'on peut dire, une bonhomie, telles que, cette fois, l'odieux du personnage disparaît; on n'en voit plus que le ridicule :

Hélas ! lui-même, s'il savait mon amour, n'en serait point si surpris que vous vous le figurez et n'en estimerait pas moins mon caractère ; il vous dirait que ce sont là de ces mouvements involontaires qui peuvent arrivei' aux plus honnêtes gens, aux plus raisonnables, aux plus pieux;... qu'il n'y a point de faute aussi pardonnable que la niieiuie.... C'est une faiblesse et non pas un crime, el une faiblesse à laquelle les meilleurs cœurs sont sujets.... Ce rebgicux, dites-vous, a prétendu vous adresser à un homme vertueux; aussi l'ai-je été jusqu'ici; aussi le suis-je encore, el, si je l'étais moins, je ne vous aimerais peut-être pas.... C'est pour avoir été généreux, j)()ur vous avoir trop plainte que je vous aime; et vous me le reprochez! moi dont la tendresse... est un présent que le hasard vous fait! dont le ciel, qui se sert d(> tout, va se servir aujourd'luii pour changer votre soii.

Celle fois, M. de Climal ne peut plus rien ajouter; il est au bout de sa casuistique; il faut, pour la vraisemblance, pour l'art même, qui a ses limites, que la

situation finisse. L'entrée soudaine de Valville, qui surprend son oncle aux pieds de Marianne, frappe l'hypocrite de stupeur. En pareille occurrence, Tartufe se redresse, la menace à la bouche; M. de Climal est anéanti : « Plus d'action, plus de présence d'esprit, plus de parole; jamais hypocrite confondu ne lit moins mystère de sa honte, ne la laissa contempler plus à l'aise, ne plia de meilleure grâce sous le poids de son inicfuité, et n'avoua plus franchement qu'il était un misérable '. »

Désormais, il doit disparaître; il n'a pas les terribles moyens dont Tartufe s'était prémuni pour se venger d'Orgon et d'Elmire. Les aurait-il que, sans doute, il ne les emploierait pas; encore une fois, il s'en tient aux petites bassesses; il ne va point jusqu'au crime, avec la méchanceté grandiose de son devancier. Nous ne le revoyons qu'à son lit de mort, tremblant à l'idée qu'il va comparaître devant Dieu, et faisant, avec une incontestable sincérité, une confession publique et complète de « ses erreurs - ». Mais cette confession, très émouvante en elle-même, et dont Marivaux attendait pour son héros, non seulement Tabsolution du prêtre, mais aussi le pardon du lecteur, nous laisse entièrement froids. Par la conduite antérieure du personnage, nous avions deviné ses secrètes espérances. Croyant, mais vicieux, accommodant avec lui-même et rusant avec la morale religieuse, il comptait, pour tout racheter, sur une dernière heure que lui laisserait sans doute la miséricorde divine. Ce calcul nous répugnait, et maintenant, devant ce repentir trop intéressé, nous ne voulons pas être dupes. Tout ce que peut obtenir M. de Climal, c'est

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