‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 264 sur 346 · LE MINISTRE · texte numérisé non relu

LE MINISTRE

tude, il n'attaque pas directement Fabus dont il parle; il lui suffit, pour le rendre odieux, de le représenter tel qu'il est; de cette manière, sans faire un appel direct à Tindignation, il la fait naître aisément. Mais, grande est notre surprise, lorsque, arrivés chez le ministre avec Marianne, au lieu de trouver l'homme que nous attendions, l'instrument naturel d'une telle injustice, nous nous voyons en présence d'un véritable homme d'État, juste et bon, prompt à confondre les persécuteurs et à rassurer la victime.

C'est que, au moment où Marivaux écrivait la sixième partie de Marianne, la France, délivrée du cardinal Dubois et du duc de Bourbon, respirait enfin sous un ministre honnête homme, le doux, humain et nullement tyrannique cardinal de Fleury. Une administration économe et laborieuse réparait les pilleries des derniers ministères. Certes, on eût voulu plus d'initiative, des vues plus larges, des réformes plus hardies; après tant d'agitations, cette tranquillité paraissait un peu somnolente; le système était tout d'expédients, de temporisation, de conservation timide. Mais, après une fièvre ardente, c'était la convalescence ; le régime doux auquel Fleury soumettait la France était; à tout prendre, le mieux approprié à son état. Aussi, ramenée sans secousses à une santé relative, elle trouvera, après ce ministère réparateur, comme un regain d'énergie; cinq années actives et guerrières, marquées par les victoires de Fontenoy, de Raucoux et de Lawfeld, donneront à la monarchie ses derniers jours de gloire.

Comme la plupart des bons esprits du temps ', Marivaux éprouva pour le cardinal, sinon de l'admi-

1. Pour les jugements contemporains du ministre, voir Auberlin, l'Esprit public cm xvni° siècle, deuxième époque, chapitre m. notamment p. 238.

ration, au moins une sincère estime. Il exprima ce sentiment dans un beau portrait, un peu flatté d'ensemble, mais juste et vrai dans ses lignes essentielles, l'un des meilleurs qu'il ait tracés, plus court, moins minutieux que tant d'autres, et, par suite, moins confus. En voici les principaux passages :

Il gouvernait à la manière des sages, dont la condvdte est douce, simple et sans faste et désintéressée pour euxmêmes ; qui songent à être utiles, et jamais à être vantés; qui font de grandes actions dans la seule pensée que les autres en ont besoin, et non pas à cause qu'il est glorieux de les avoir faites. Ils n'avertissent point qu'ils seront habiles, ils se contentent de l'être, et ne remarquent pas même qu'ils l'ont été *.... Fallait-il surmonter des difficultés presque insurmontables; reméilier à tel inconvénient presque sans remède; procurer une gloire, un avantage, un bien nécessaire à l'Etat; rendre traitablc un ennemi qui l'attaquait, et que sa douceur, que l'embarras des temps où il se trouvait ou que la modestie de son ministère ai)usait, il faisait tout cela, mais aussi discrètement, aussi uniment, avec aussi peu d'agitation ([u'il faisait tout le reste. C'étaient des mesures si paisibles, si inq)erceptiblcs, il se souciait si ])cu de vous préparer à toute Teslime qu'il allait mériter, qu'on eût pu oublier de le louer, malgré toutes ses actions louables, (l'était comme un père de fanulle qui veille au bien, an icpos i-t à la considération de ses enfants; qui les rend heureux sans leur vanter les soins qu'il se donne pour cela,pai'ce (pi'il n"a ipie faiic de leur éloge; les enfants, de leur côté, n'y incnniMil pas Irofi garde, mais ils l'aiment -.

On ne ])cul aitcndi-c d'un tel iiomnie, l)ienl('il cdilié

1. .M;u-i\an\ \\f\\\ dr dire des grands minisli'cs (jui uni \M-rcédé le cardiii.il : ■< CiHaiont de grands iiomnics, mais qui, durant leur niinislrre, avaient eu soin de tenir les esprits attentifs ;i leurs actions, el de parailrc lunjuurs suspects d'une profonde politique. »

2. La Vie de Marianne, sixième partie. — Conip. le protrait très étudié que M. Anbertin trace du cardinal de IHcury {l'Esiiril jnthiic au \\i\V siik-le, p. 230 et suiv.).

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