LA CONSCIENCE
pas plutôt réunis en société, que nous sommes frappés de la nécessité d'observer un certain ordre, qui nous mette à l'abri des effets de nos mauvaises dispositions : la raison, qui nous montre cette nécessité, est le correctif de notre iniquité même. Cet ordre donc, une fois prouvé nécessaire pour la conservation générale, devient, à ne parler même qu'humainement, un devoir indispensable pour chacun de nous.... Malheur à qui rompt ce contrat de justice, dont votre raison et la mienne, et celle de tout le monde, se lient, pour ainsi dire, ensemble, ou plutôt sont déjà liées dès que nous nous voyons, et sans qu'il soit besoin de nous parler! Ce contrat m'oblige, même avec l'homme qui ne l'observe pas à mon égard. Ce n'est pas une loi conditionnelle et particulière faite avec lui, loi qui serait inutile, impuissante, et malgré laquelle notre corruption reprendrait bientôt son empire féroce. Non ; c'est un contrat de nécessité absolue, passé pour jamais avec l'humanité, avec tous les hommes ensemble, et par tous les hommes en général, qui l'ont toujours ratifié, et qui le ratifiei'ont toujours K
Mais ici se présente l'objection redoutable formulée par Pascal : « On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat.... Plaisante justice qu'une rivière borne? Vérité au deçà des Pyrénées, erreur au delà -. » Marivaux répond que des différences de détail, conséquence inévitable de la diversité humaine, n'empêchent nullement la loi morale de posséder les trois
1. Le Spectateur français, vingt et unième feuille. — Yauvenargues, qui se séparait tout à l'heure de Marivaux, s'en rapproche ici (voir Introduction à la connaissance de t'Esprit humain, III, 43, OEuvres, p. al). Tous deux développent, à leur insu probablement, l'idée qui inspire dans Platon la prosopopée des Lois {Criton, xii et suiv.). J.-J. Rousseau, outre son Contrat social, doit à cette idée un très beau passage (voir Œuvres et Correspondances inédites, publiées par M. G. Streckeisen- Moultou, première lettre Sur la vertu et le bonheur, adressée à Mme d'Houdelot, p. 1.36 et suiv.).