‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 296 sur 346 · LA PENSÉE DE LA MORT · texte numérisé non relu

LA PENSÉE DE LA MORT

dans un petit roman d'un tour gracieux, dune observation spirituelle et comme souriante, on est tout surpris, en arrivant à la conclusion, de se trouver en face d'un cadavre dont l'aspect nous frappe presque autant que l'héroïne elle-même. Il convient de citer, pour montrer l'image que se faisait de la mort le gracieux auteur du Jeu de l'Amour et du Hasard, cette page d'un coloris expressif et sombre. Depuis quelques années, les romanciers ont prodigué les agonies. Au xviii'^ siècle, on ne connaissait pas encore ce réalisme; les romanciers, s'ils nommaient la mort, n'aimaient pas à la décrire. Cette page de Marivaux est donc à peu près unique en son genre.

Un de nos amis nous avait invités à venir dincr cliez lui, mon mari et moi; nous y allâmes au jour marqué. Le portier nous laisse entrer sans nous rien dire. Je monte, je rencontre une femme de chambre qui pleure, et passe sans me voir. Inquiète de ce que cela signifie, je parviens jusqu'à la chambre de la dame, avec qui j'étais fort liée, et de qui j'étais la confidente, comme elle était la mienne. Je la vois par derrière dans un fauteuil ; d'aussi loin que je l'aperçois, je cours à elle pour la surprendre et l'embrasser; je me jette à son cou. A l'instant, j'entends des cris et des sanglots dans un cabinet prochain, et je vois que c'est une femme morte que je tiens embrassée. Tout mon sang se glaça dans mes veines et je tombai sur elle évanouie. Le cri que je fis en tombant fit sortir les personnes qui étaient dans le cabinet.... Des prêtres arrivèrent, mon évanouissement avait été court. J'ouvris les yeux dans le moment qu'on emportait le corps de mon amie; j'en frémis encore. Sa tète penchait; je vis son visage. Juste ciel! quelle différence de ce qu'il était alors, à ce que je l'avais vu trois jours avant ! L'apoplexie, dont elle était morte, en avait confondu les traits. Ah! quelle bouche et quels yeux! Quel mélange de couleurs horribles! J'ai vu dans ma vie bien des figures, que l'imagination du peintre avait tâché de rendre affreuses; mais les traits qui me frappèrent alors ne peuvent tomber dans l'imagination, la mort seule peut faire un visage

comme celui-là. 11 n'y a itoiut crhommc inlrépide que cela ne rappelât sur-le-champ à une triste considération de luimême. Toutes ces laideurs funestes, on les trouve en soi, elles nous appartiennent; on croit être ce que l'on voit, et l'on l'rémit intéiieurement de se reconnaître *.

C'est encore la pensée de la mort et de la vie future qui inspire à Marivaux la prosopopée suivante, digne de nos grands sermonnaires :

Achetez-moi, dit la vie éternelle aux chrétiens, par le sacrilice de cette vie passagère. Achetez ma durée, dit la vie passagère, par le retranchement d'une infinité de plaisirs qui m'abrégeraient; achetez mes douceurs par le sacrifice de cette vie éternelle. L'éternité et le temps parlent donc le même langage, et il n'est question que de sacrifices dans la vie. Sacrifiez-moi votre liberté, dit la cour, dit le prince, dit ce seigneur, dit cet emploi, dit cette femme; sacrifiez-moi votre santé, disent ces plaisirs; sacrifiez-moi ces plaisirs, dit la santé; votre honneur, dit la fortune; votre fortune, dit l'honneur; partout ce ne sont que sacrifices. Il y en a un si beau, qu'il en impose à ceux mêmes qui n'en sont pas capables; c'est le sacrifice du vice à la vertu, du crime à l'innocence, de l'improbité h son contraire.... Or, ce sacrifice fait déjà plus de la moitié de la religion. Le reste de cette reli^'ion, ce sont ses mystères qu'il faut croire; et c'est là ce que cette religion crie à son tour : sacrilîez-moi, non votre raison, mais les raisonnements d'un esprit si borné cpTil ne se connaît pas lui-même -.

Cette élévation de pensée et de langage, cette fermeté de style sont habituelles à Marivaux lorsqu'il traite de matières religieuses. Le sujet lui porte bonheur. On n'a jamais mieux parlé de l'indépendance de caractère inspirée par les fortes convictions <[ue dans cette courte et belle pensée :

Les gens pieux, ceux qui servent Dieu, sont, de tous les hommes, les plus fiers et les plus superbes; car ils

f. Le Speclaleur français, dix-ncuviènic feuille. 2. Le Cabinet du Philosophe, première feuille.

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