MARIVAUX ET HOMERE
beaucoup trop tard de déclarer inutile l'art de les faire. La poésie, en effet, considérée dans son essence ou dans son mécanisme extérieur, a été souvent méconnue et dédaignée par toute une famille d'esprits', à d'autres égards cminents, fermes et fins, mais trop amis de l'exactitude, du contour net et précis, trop ennemis des entraves de toute nature, pour comprendre, d'une part le charme du vague et de l'indéfini poétiques, l'autre partie merveilleux secours que la contrainte du vers peut prêter à la pensée. Et cependant Marivaux était poète, mais poète d'une espèce si particulière qu'il méconnut et outragea, avec une sorte de furie aveugle, le prince des poètes. On ne saurait imaginer, avant d'avoir lu les divers factums de Marivaux contre Homère, la passion qu'il apportait dans ces attaques. On s'étonne, en les parcourant, qu'un homme calme et doux à l'ordinaire, respectueux de lui-même et de sa plume, ait pu, sans aucun motif d'animosité personnelle, s'emporter de la sorte contre un poète mort depuis trois mille ans. On s'en étonne d'autant plus qu'il réserve ses colères au seul Homère et, à l'occasion, parle des autres auteurs anciens avec convenance et bon sens. H considère le culte d'Homère comme une idolâtrie ridicule et traite de fanatiques ceux qui le pratiquent. L'épithète de « divin » surtout qui lui est communément appliquée, a le don de l'exaspérer. Il ne manque pas une occasion de la tourner en ridicule, par des plaisanteries dans le goût de celle-ci : « n me tomba l'autre jour entre les mains une feuille grecque de la divine Iliade. 0 dieux! dans quel état je la vis! Un Grec en serait mort subitement — Ima-
1. Bayle (voir C. Lenient, Ètucb- sur- Bai/le, p. 213), Pascal {Pensées, article XII, 25, t. I, p. 104 de l'édit. Havet), Montesquieu {Lettres persanes, cxxxvii).
4o6 LE CRITIQUE.
ginez-voiis que la feuille de Thomme divin avait servi à envelopper des denrées d'épicier; elle en portait encore les marques K » Marivaux trouve cela très amusant.
Quelle peut donc être la cause de cette colère? Peutêtre Féchec complet de cette Iliade travestie., qui fut son premier livre. Il espérait pour elle un vif succès et il ne dissimulait pas, dans une préface assez ambitieuse, sa prétention de faire aussi bien, sinon mieux, que Scarron dans son Enéide., et V Iliade travestie échoua misérablement. Jamais plaisanterie ne fut moins plaisante; c'est une bouffonnerie lugubre, d'une monotonie et d'une platitude fastidieuses, d'une lourdeur empâtée. Aucune imagination, aucune trace d'esprit, aucune gaieté. En revanche, une grossièreté étalée comme à plaisir, une basse trivialité de termes, une débauche de descriptions ordurières. On est stupéfait de voir une plume si réservée, si chaste même, se livrer à de pareils écarts. Il y a nombre de passages dont rien ne peut être cité, mais voici comment le parodiste traduit les adieux d'Hector à Andromaque :
Mon Dit'ii ! que vous savez bien lirairc! Mais quand vous brairicz mieux encor, Un roc est moins ferme qu'Hector; Et de vos pleurs il se soucie Comme en liiver d'une roupie i.
Ce n'est ])(>int l;i de la ])arodie, mais de l'avilissement. Voici (|ui est plus mauvais encore et presque odieux. Le vieux Priain (h'mande à Achille le cadavre de son lits :
]. Le Spcclulcur français, neuvième feuille. D'Alemlierl nous apjirend (p. 579) que, dans une intention ironique, Marivaux ne s('parait jamais du nom d'Homère cette opithète de divin.