J. Fleury, Marivaux et te marivaudage, p
reprend la théorie de Fontenelle sur raccumulalion des idées dans l'esprit humain.
Le monde, depuis cet auteur irrec jusqu'à nous, a si souvent changé de face; les passions des hommes, leurs vices et leurs vertus se sont déployés en tant de manières difTérentes; les hommes ont successivement passé par tant d'espèces de corruption, de sagesse et de folie; ils ont été tant de fois et si difleremment polis et grossiers, hons et méchants, sociables et féroces, si différemment raisonnables et sots, si différemment hommes et enfants; ils se sont vus par tant de côtés, qu'il doit aujourd'hui lui en rester un fond d'idées considérablement augmente'.
Tout, même les désastres, profile à cette augmentation de notre richesse intellectuelle :
Tous les pays du monde, à cet égard, se ressentent de la durée et des événements de l'humanité, de la diversité des lois, des coutumes et des gouvernements qu'elle a éprouvés, du nombre infini de guerres, de ravages et d'invasions qu'elle a essuyés; Sésostris, Cyrus, Alexandre, les successeurs de ce dernier, et surtout les lîiunains mêmes, n'ont pu troubler et agiter la l(>nc. ni lui doniu'r de si violentes secousses, sans y jeter de nouvelles idées, sans causer de nouveaux développements dans la capacité de penser et de sentir des hommes.
A vrai dire, en excitant des idées nouvelles, ces révolutions violentes ont anéanti beaucoup d'idées anciennes, mais, (jucl que soit le nombre de celles qui ont disparu, les gains composent les pertes '.
Voilii pour l'humanité tout entière. Quanta chaque
1. Comp. la même tliéorio développée dans le Miroir: « L'iuimanilé, en général, rcçoil toujours plus d'idées qu'il no lui en échappe, et ses malheurs mémos lui on donnent souvent plus qu'ils ne lui on onlovont.... Chacun do ces étals enfanta un nouvel esprit, ci fut une expérience de plus sur la terre. >> Marivaux est ici plus hardi que Ch. Perrault, qui admet l'arrêt du pro;,'ros durant les grandes catastrophes politiques et sociales. Voir lUgault, op. cit., p. l'JC.
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nation prise à part, outre l'iiéritage d'idées commun à tous les peuples, elle a le sien propre, formé « de ce nombre infini de jugements, de réflexions, d"idées folles et sensées, que la totalité des esprits répand dans la nation », et des nouvelles idées que chaque particulier tire de la masse commune, « et qui vont à leur tour s'ajouter à la source dont elles viennent ». Enfin, cet esprit de chaque nation « se fortifie continuellement de ce que les hommes d'une autre nation y portent, et s'augmente encore de la différence de l'esprit étranger qui vient se mêler au sien ».
Ainsi, progrès dans les idées pour l'humanité tout entière et pour chaque nation en particulier. Le morceau s'arrête là et Marivaux ne tire pas d'autre conclusion de sa théorie.
Il la reprend dans le Miroir et la pousse beaucoup plus loin, toujours d'après Fonlenelle. Après avoir contemplé dans un miroir magique, mis sous ses yeux par une fée qui représente la nature, « tout ce qu'en fait d'ouvrages l'esprit de l'homme a produit ou rêvé depuis le plus plat écrivain jusqu'à l'auteur des Mondes * », il affirme que le miroir « n'est pas de l'avis (des partisans des Anciens) sur le prétendu affaiblissement des esprits d'aujourd'hui ». D'abord, « la nature n'est pas sur son déclin, du moins ne ressemblons-nous guère à des vieillards; la force de nos passions, de nos folies et la médiocrité de nos connaissances, malgré les progrès qu'elles ont faits, devraient nous faire soupçonner que cette nature est encore bien jeune en nous ». En outre, sa force de production s'est toujours maintenue, et, « depuis les temps si renommés de Rome et d'Athènes,
1. Fontenelle. C'est la seule mention que Marivaux fasse de celui-ci, et ce silence est d'autant plus étonnant qu'il parle souvent de La Motte.
il n'y a pas eu de siècle où il n'y ait eu d'aussi grands esprits qu'il en fut jamais,... d'aussi bonnes tètes que Tétaient celles de Cicéron, de Démosthène, de Virgile, de Sophocle, d'Euripide, d'Homère môme ». Si, aux siècles suivants, les grands esprits enfantés par la fécondité constante de la nature n'onl produit que de mauvais ouvrages, ces ouvrages « étaient infiniment moins mauvais, infiniment moins ridicules que ceux de leurs contemporains, et la capacité cfu'il falhU alors pour n'y laisser que ce degré de ridicule, aurait suffi dans d'autres temps pour les rendre admirables ». Donc, il ne faut pas imputer à ces auteurs ce qui est resté de vicieux dans leurs ouvrages, mais s'en prendre « aux siècles barbares où ces grands esprits arrivèrent, et à la détestable éducation qu'ils y reçurent en fait d'ouvrages d'esprit ».
Us auraient été les premiers esprits d'un autre siècle, comme ils furent les premiers esprits du leur : il ne fallait pas pour cela qu'ils fussent plus forts ; il fallait seulement qu'ils fussent mieux placés. Cicéron, aussi mal élevé, aussi peu encouragé qu'eux, né comme eux dans un siècle grossier... ne s'en serait pas tiré mieux qu'eux... et quoique infailliblement il eût été l'homme le plus éloquent de son temps, l'homme le plus éloquent de ce temps-là ne ferait pas aujourd'hui l'objet de notre admiration.
Cependant l'esprit et les idées ne manquaient pas dans ces siècles barbares, car «jamais l'esprit humain n'avait encore été le produit de tant d'esprit ». En effet (Marivaux reprend ici la thèse soutenue dans les lié flexions), « l'accroissement de l'esprit esl une suite infaillible de la durée du monde », « l'humanité en général reçoit toujours i)kis d'idées qu'il ne lui en échappe », et « ses malheurs mêmes lui en donnent souvent plus qu'ils ne lui en (uilèvent ».
.lusqu'à présent Marivaux a suivi Fontenelle; il va s'en séparer.