‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 322 sur 346 · LE PROGRES · texte numérisé non relu

LE PROGRES

Quelle est donc, le fonds naturel étant toujours le même et la somme d'idées croissant toujours, la cause qui produit les grands hommes? C'est le plus ou le moins de goût propre à chaque époque, car, où il n'y a pas de goût, « la quantité d'idées est un inconvénient et non pas un secours; elle empêche d'être simple, et fournit abondamment les moyens d'être ridicule. Mettez beaucoup de richesses entre les mains d'un homme qui ne sait pas s'en servir, toutes ses dépenses ne sont que des folies. »

Le morceau, complet cette fois, se termine ainsi :

L'augmentation des idées est une suite infaillible de la durée du monde : la suite de cette augmentation ne tarit point tant qu'il y a des hommes qui se succèdent, et des aventures qui leur arrivent. Mais l'art d'employer les idées pour les ouvrages d'esprit peut se perdre : les lettres tombent, la critique et le goût disparaissent, les auteurs deviennent ridicules ou grossiers, pendant que le fonds de l'esprit humain va toujours croissant parmi les hommes.

Toute cette argumentation est très probante, et Marivaux n'exprime, en somme, que des idées justes. Il est évident que la nature forme toujours les hommes de la même argile et leur accorde, à chaque siècle, des facultés semblables et à peu près égales. Seulement, de même qu'une vie obscure étouffe des génies qui s'en vont dormir inconnus dans le cimetière dont parle Grey, de même certaines époques ne peuvent donner aux grands hommes le moyen de se produire et de se développer. Il est encore vrai que, plus les peuples se civilisent, plus, les idées s'accumulant en eux, l'humanité, réunion de tous les peuples, profite de ce trésor commun de l'intelligence et devient capable d'œuvres nouvelles. On peut même admettre qu'en dépit des révolutions, des guerres, des invasions, etc., qui semblent parfois anéantir l'œuvre de

plusieurs siècles, ces « expériences « sanglantes n'arrêtent pas le développement de la richesse intellectuelle, et que les pertes sont inférieures aux gains.

S'ensuit-il qu'au point de vue littéraire, une époque, par cela seul qu'elle vient après d'autres, leur est supérieure, ou môme égale? Nullement. Marivaux reconnaît que les idées, si nombreuses qu'elles soient, ne valent que par la mise en œuvre, et que, si « la critique et le goût disparaissent », « les lettres tombent et les auteurs deviennent ridicules ou grossiers ».

Nous aurions voulu qu'il nous parlât avec quelque détail de ces révolutions et de ces éclipses passagères du goût, qu'il essayât, sinon d'en déterminer la loi, au moins d'indiquer les principales causes qui, aux époques les plus civilisées et les plus riches de culture intellectuelle, gâtent si souvent les littératures. Mais, s'il n'a point développé sa thèse jus<{u'au bout, du moins l'a-t-il sutUsamment indiquée pour ([ue nous puissions on tirer nous-mêmes la conclusion sans dénaturer sa pensée. Il ne croyait pas qu(î les Modernes, par cela seul qu'ils sont modernes, fussent supérieurs aux Anciens, et en cela il se séparait nettement de son maître Fontenclle, pour qui, en matière (riiistoire littéraire, « postériorité » signifie nécessairement « supériorité ». Avec sa théorie de l'accumulation des idées, Fontenclle ne comprenait pas que l'on ])(>ut, malgré un cerveau encyclopédique, être un fort mauvais poète. Sans l'étincelle créatrice, le je ne sais quoi d'insaisissable et de divin, les idées acquises ne sont rien : Homère est un ignorant à côté de Chapelain, et pourtant quel abime de V Iliade il A/ J'iiccllel Bornée aux seul(»s sciences, la thèse dr ['(Milcncllc est absohiinenl juste; elle est

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radicalement fausse appliquée aux lettres *. Dans les sciences, jointe à la méthode expérimentale, elle est encore la règle même du progrès; dans les lettres, elle n'a servi qu'à provoquer une dispute stérile. En y apportant la restriction qui termine le Mirai)-, en reconnaissant rinflucncc toute-puissante du goût, Marivaux corrigeait la théorie de son ami. S'il eût poussé un peu plus loin le développement de sa pensée et marqué sa conclusion avec plus de relief et de vigueur, il aurait eu le mérite de juger en dernier ressort la querelle des Anciens et des Modernes ^

1. Voir Nisard, Histoire de la Littérature française, t. lY, p. 0 à 11.

2. Douclan a rajeuni et élargi, dans un morceau longuement travaillé, des Révolutions du rjoùt, non pas la vieille querelle des Anciens et des Modernes, mais la question du progrès littéraire. On retrouve dans ce morceau plusieurs des idées de Marivaux parées d'images souvent admirables par une imagination gracieuse et forte. Voir notamment la conclusion, XIV, dans les Pensées et Fragments, p. 312 et suiv.

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