‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 336 sur 346 · LA POSTERITE DE MAI5IVAUX · texte numérisé non relu

LA POSTERITE DE MAI5IVAUX

tiicl sans grossièreté; à ses grâces diverses Florian ajouta toutes les vertus de sentiment ^

Après la Révolution, dans le premier quart du xix*^ siècle, paraissent enfin des écrivains plus proches parents de Marivaux et qui recueillent une part de son héritage. Plusieurs d'entre eux lui ont des obligations involontaires, quelques-uns s'inspirent évidemment de lui '^ mais, par une timidité singulière, il n'y en a pas qui se fassent un titre de cette parenté : grâce à La Harpe et à Geoffroy, qui le connaissent mal et le jugent avec une sévérité excessive, sa réputation est encore trop mauvaise. Au théâtre surtout, on l'imite de plus ou moins près, mais toujours sans le nommer : Picard, Andrieux, Collin d'Harleville lui prennent ou des sujets de pièces, ou des cadres de scènes, ou des analyses de sentiments. En dehors du théâtre, mais dans un genre tout voisin de la comédie des mœurs, Carmontelle et Théodore Leclercq peuvent être regardés, avec \cuTs proverbes, comme ses disciples. Qu'étaientce, en effet, que ces proverbes, au sens où l'entendaient les salons de la Restauration, si ce n'est d'ingénieuses études de sentiments, présentées dans un dialogue dont la grâce un peu précieuse et le raffinement avaient pour modèles les qualités, ou même les défauts, d'une spirituelle conversation. Les comédies de Marivaux ne sont pas autre chose, dans des cadres

\. A propos de ces diverses pièces, Grimm constate cette parente entre Marivaux et Florian (t.X, p. 153, t. XI, p. 207 et 331, t. XIII. p. 32), mais pour sacrifier le premier au second. Sainte- Beuve, étudiant à son tour (Causeries du Lundi, t. III, p. 233) les arlequinndes de Florian, les croit, lui aussi, tout à fait originales et ne rapporte pas à Marivaux l'honneur d'avoir transformé le type d'Arlequin.

2. Petitot se plaignait en 181S qu'on le " pillât ■• avec « une hardiesse encouragée par le dédain de la critique et l'ignorance du public. » [Répertoire du Théàlre-Franixiis, t. XXII, p. 25.)

o08 CONCLUSION.

plus larges. Carmontelle a subi directeuionl ruitluence de Marivaux, car, lorsqu'il écrivait, notre auteur était le modèle obligé de tout peintre de la société mondaine. Plus personnel et plus original que Carmontelle, Théodore Leclercq le continue. Observateur clairvoyant, moraliste délicat, railleur sans amerture, d'une habileté particulière dans la peinture des caractères féminins, il est souvent un Marivaux au petit pied.

Cependant Marivaux lui-même commence à être plus justement apprécié; il est évident, malgré les sévérités persistantes d'une partie de la critique, qu'une réaction en sa faveur se prépare. Un des successeurs de Geoiïvoy n.\i Journal des Débats, Duviquet, s'efforce de le réhabiliter, et, pour le faire connaître, publie avec soin ses œuvres complètes. Peu à peu, grâce à Mlle Mars, qui le joue volontiers, il prend à la Comédie-Française une place de plus en plus considérable, et le talent de la grande actrice fait accepter l'auteur à ceux même qui l'aiment le moins. Les autres oeuvres de Marivaux profitent de ce retour de fortune; on réédite Marianne et le Paysan parvenu; on cite avec éloge le Spectateur. Déjà Tinfluence de Marivaux est visible sur un des chefs de la jeune école romantique; par son élégance <à la fois coquette et discrète, par sa distinction et sa finesse, par son goût d'analyse, par ses recherches d'expression et de pensée, Alfred de Vigny rappelle souvent Marivaux'. Bientôt il sera l'objet d'une imitation plus directe et plus avouée do la part d'un grand poète : Alfred de Musset s'éprend de son théâtre; il habille à la moderne les Surprises de l'Amour, refait le Legs dans VAne et le /{uisseau, l'Heureux Slratarjèrne dans le Caprice, le Petil-MaUre corrigé dans On ne badine pas avec Vamoar. Coini)inant les souvenirs de Mari-

1. Voir surtout Slelio.la Vcillrp de Vincoines, le Cad ici roiKjr.

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vaux avec ceux de Shakespeare, et les Iransformanl daus sa propre nature de poète, il y ajoute une fleur de poésie, une grâce rêveuse, une lantaisie romanesque, qui remettent en honneur le marivaudage renouvelé.

A mesure que le siècle s'avance, rintliience de Marivaux grandit; il se trouve même, je Tai dit, des critiques trop enthousiastes qui le compromettent en exaltant ses défauts à l'égal de ses qualités. Des disciples inventeurs transforment sa manière, comme Musset, et l'agrandissent. Tous les genres de talents, depuis les plus fins jusc^u'aux plus vigoureux, sont représentés dans cette nouvelle école de disciples, les uns s'en tenant au simple badinage, les autres étendant les procédés de Marivaux jusqu'à à l'analyse approfondie des sentiments les plus universels et les plus humains. Pour ne citer que la plus frappante de ces parentés, le théâtre de MM. Henri Meilhac et Ludovic Halévy ne sera-t-il pas, pour la seconde moitié de notre siècle, ce que fut celui de Marivaux pour la première moitié du xviii'' siècle ? On sait, d'autre part, la grande estime dans laquelle M. Alexandre Dumas fils tient Marivaux.

Même influence dans le roman; même lignée moins directe, mais aussi nombreuse. Marivaux avait échoué pour avoir mêlé l'analyse psychologique à la fiction, sans les fondre. Les romanciers modernes ont accompli cette fusion et en ont fait la forme la plus élevée du genre. Sauf Alexandre Dumas père, l'amuseur de génie, la plupart, depuis Stendhal et Balzac, ont donné la première place à l'étude des cara^tères-et des mœurs, peints par l'analyse plutôt que par raction.. Jusqu'à ces derniers temps, leurs maîtres étaient ceux que je viens de dire, surtout Stendhal, mais, avec M. Paul Bourget et ses amis, malgré l'admiration qu'ils professent pour Stendhal, n'est-ce pas

la lignée de Marivaux qui prend à l'heure présente la tète du roman français? M. Paul Hervieu, surtout, ne pourrait-il pas appliquer presque mot pour mot à son style si particulier la défense que Marivaux faisait du sien propre?

Il n'est pas jusqu'aux journaux de Marivaux qui ne lui aient valu des descendants. A y regarder de près, ils sont déjà la chronique moderne. Comme les chroniqueurs, MariA'aux tire une morale, sérieuse ou plaisante, de l'événement du jour, de la pièce récente, du dernier caprice de la mode; il disserte sur l'entrée de l'infante à Paris, ïlnès de Castro de La Motte,- les coifTures poudrées, etc. Prenez chaque feuille du Spectateur, donnez moins de place aux théories abstraites, commentez avec plus de complaisance le fait du jour, vous aurez le premier modèle du genre où excellent à l'heure présente des talents si divers et si nombreux que la chronique est une large part du journalisme, si attirante qu'il n'est pour ainsi dire pas d'écrivain qui ne l'aborde un jour ou l'autre.

Mais, sans poursuivre aussi loin les conséquences directes ou indirectes de sa manière, prenons Marivaux pour ce qu'il est incontestablement : un charmant et sérieux esprit, supérieur à sa répuhilion, supérieure ses œuvres même, qui gagnera loujinii's à être étudié de près, mais qui, à ne le prendre que par ses côtés les plus connus, a eu la gloii-e fort rare de créer une forme d'observation, de slyle et d'esprit.

CHRONOLOGIE DES OEUVRES DE MARIVAUX i

I70(). Le Père prudent et équitable, ou Crispin l heureux fourbe,

comédie en un acte et en vers, imprimée en 1712. 1712. Pharî>amon ou les Folies romanesques, roman en dix

parties, imprimé en 1737 -.

1713-1714. Les Aventures de '**, ou les Effets surprenants de

la sympathie, roman en cinq volumes.

La Voiture embourbée, roman en un volume. 17i;j. Le Triomphe du Bilboquet, ou la Défaite de V Esprit,

de l'Amour et de la Raison ^.

1717. L'Iliade travestie, en douze livres et en vers.

Le Télémaque travesti, en trois livres, imprimé en

1. La chronologie des œuvres de Marivaux, surtout celle de ses pièces, comme aussi l'indication des théâtres sur lesquels celles-ci ont été jouées, n'avait pas encore été relevée exactement. J'ai pu la fixer, en y ajoutant pour la plupart des comédies le nombre des représentations, grâce aux registres de la Comédie-Française et à ceux de l'ancien Théàlre-Italien, conservés aux archives de l'Opéra.

2. Si Pharsamon est de lui; voir ci-dessus, p. 24 et 30. — Le sujet de ce roman lui fit donner par l'éditeur de 1781 le titre de : Le Don Quichotte moderne, en supprimant le titre primitif. Celte suppression a trompé Duviquet et Quérard, qui n'ont pas vu que Pharsamon et le Do7i Quichotte^ étaient le même roman sous deux titres. Je ne connais pas d'édition de Pharsamon antérieure à 1737, et cependant Lenglet du Fresnoy l'a catalogué dès 1734 dans sa Bibliothèque des romans.

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