La Vie de Marianne, quatrième partie
poser, sans les unir, cVexcellentes parties de roman et d'excellents morceaux de morale. Il avait eu cependant une idée féconde, en essayant de transformer la liction par le mélange de l'analyse psycliologiquo et de l'invention romanesque. Mais il eût fallu, pour la réaliser avec succès, fondre les deux éléments du roman nouveau; et il ne l'a point fait. De là les inégalités de la Vie de Marianne et du Pai/san parvenu, leur manque d'é([uilil)re, l'ouldi où ils sont tombéspeu à peu. Le lettré qui les ouvre s'y plait et les lit jusqu'au bout; peut-être même les relit-il. Mais la masse des lecteurs se contente de les admirer sur parole ; elle va aux œuvres franches et complètes.
Ainsi, dans le roman, comme dans la morale, Marivaux est encore inférieur à lui-même. Il a sa place à côté de Le Sage; avec une conception plus nette de ce qu'il voulait faire et plus d'attachement à son œuvre, il se fût peut-être élevé au-dessus de l'auteur de G il /Jlaa.
Reste son œuvre dramatique. Ici, malgré troj) de réserves encore, sa réputation est moins contestée. On s'accorde à reconnaître en lui un maître de théâtre; on l'applaudit toujours; il est encore p()[)iilaire, non seulement parmi les délicats, mais, ce (jui vaut mieux, auprès du grand public. En dépit du mot marivaudage, son nom se présente immédiatenuuU et comme involontairement à la mémoire, lorsqu'on veut éuumérer les (juali-e ou (■iu([ grands écrivains qui sont la gloire du lli('ùlrc IViiucais; api'ès Corneille, Racine, Molière, ou nounneMarivaux. Crébillon père, Le Sage, Destouches, La Chaussée, Beaumarchais, Voltaire et Reguard eux-mêmes, ne viennent qu'après lui ; Voltaire, malgré J/ero/>e, Regnard, malgré /<" Joueur. Quant à ses auli-es contemporains, en est-il uu (|ui inéi'ile, mui pas de lui (''Ire |»rérér('', luais
MARIVAUX DANS LA LITTERATURE FRANÇAISE. iJOo
même de lui être comparé? Que l'ou suppos(^ la littérature française privée des comédies de Ilcjjfnard et des tragédies de Voltaire; certes, elle maïuiuerait d'œuvres excellentes à divers titres, mais notre patrimoine littéraire en serait-il bien diminué? Y aurait-il une large et profonde lacune dans notre répertoire dramatique? Disparaîtrait-il avec elles quelque chose d'irréparable et d'essentiel? On n'oserait l'affirmer. Enlevez, au contraire, le théâtre de Marivaux; vous mutilerez non seulement la littérature française, mais l'esprit français; celle-là sera dépouillée d'un genre unique et charmant, celui-ci d'une fleur d'élégance, de poésie, de délicatesse *.
Marivaux est donc un créateur, puisque aucun de nos auteurs dramatiques ne pourrait tenir sa place, et aucun de nos chefs-d'œuvre comiques nous dédommager des Fausses Confidences et du Jeu de V Amour et du Hasard. Or, les génies créateurs ont une place à part, au-dessus de tous les autres écrivains. Mais, dira-t-on, Marivaux n'a créé qu'un genre inférieur, il n'a pas créé la tragédie même comme Corneille et Racine, la haute comédie comme Molière. Si les seuls écrivains comparables à Corneille, Racine et Molière sont de grands auteurs, le nombre de ceux-ci est bien restreint. On peut être de leur famille sans être l'égal de tous. C'est le cas de Marivaux. Il vient, sans contredit, après les trois grands classiques du théâtre français, mais immédiatement après eux.
« Fontenelle, disait 'Piron, a engendré Marivaux, Marivaux a engendré Moncrif, Moncrif n'engendrera
1. Voir un aperçu analogue dans le travail de M. Brunetière, la Comédie de Marivaux, p. lo9.
rien '. » Ce jugement est plus spirituel que juste. J'ai essayé de prouver que Marivaux était né de lui-même et non de Fontenelle; quant à lui donner, pour toute postérité, un fils tel que Moncrif, c'est lui faire injure. Moncrif, Protée sans consistance, avec sa facilité d'imitation, ses bizarreries, ses demisuccès en tout genre, n'était pas, en eflet, une nature assez virile pour laisser une postérité; mais, ni dans la comédie, ni dans les œuvres d'imagination, on ne saurait le dire fils de Marivaux. Celui-ci est le père d'une descendance toute différente, nombreuse, qui dure encore, et dont la suite n'est pas près de finir. Cependant, après sa mort tardive, il semble qu'il ne laisse pas d'héritiers directs. La seconde moitié du siècle prenait une route bien différente de celle qu'il avait tracée; les savants qui marchaient en tète de la littérature garderont leur hégémonie jusqu'à la Révolution. A peine si l'on peut lui trouver un imitateur chez Florian, non pas le Florian des Fables^ mais celui du théâtre , qui recueille , pour la faire sienne avec agrément et originalité, une part de l'œuvre de Marivaux. Il traite à son tour les arleqmnades, ce genre italien auquel Marivaux avait donné un caractère si neuf, par exemple dans Arlequin poli par Vamour. De cette féerie charmante procèdent les Deux Billeis^ la Bonne Mère, les Jumeaux de B^rtjame, où paraît, non plus l'Arh'quin balourd et vicieux de Ruzzani et de Gherardi, mais l' « Arlequin poli » de Marivaux, un Arlequin (( sensible », ingénu, naïf sans niaiserie, simple sans sottise, bon mari, comme dans le Bon Ménage, paternel, respeciabh; et « Ijénisseur », comme dans le Bon Père. Marivaux avait commencé la transformation du persoimage en le faisant naïvement amoureux, il la continua en le montrant spiri-
i. Ahnanach littéraire de 1778, p. 97.