MARIVAUX; ET MARMONTEL
gnages, que Marivaux était susceptible, mais assez aimable pour faire oublier ce défaut. A vrai dire, avec sa finesse pénétrante, avec la minutieuse clairvoyance qu'il appliqua toute sa vie à étudier le cœur humain, ces qualités devaient, à Foccasion, le faire souffrir lui-même. Ce qui eût passé inaperçu pour un œil moins pénétrant, il le voyait; tel fait, insignifiant pour un autre, avait pour lui une cause. Sa clairvoyance avait-elle toujours tort? On le disait autour de lui, mais c'est le propre des natures délicates de sentir vivement des blessures légères dont ne se doutent même pas ceux qui les font. En accusant ces natures plus fines de susceptibilité excessive, on s'excuse soi-même de négliger les égards qu'elles méritent. Aussi, parmi les traits rapportés par les contemporains de Marivaux comme preuve du défaut qu'ils lui reprochent, en est-il qui tournent à son avantage. Celui-ci, par exemple. L'aventure est racontée tout au long par le héros lui-même, Marmontel, qui, avec une amertume singulière, la présente à ses enfants comme une des « épines » les plus piquantes que « la vanité du bel esprit ait semées » sur le chemin qui conduit à l'Académie française. Mme Geoffrin, qui favorisait sa candidature au fauteuil qu'obtint Thomas, le prévient que Marivaux l'accuse « de se moquer de lui et de le tourner en ridicule. » Marmontel demande une explication à Marivaux : « Quoi, répond celui-ci, avez-vous oublié que chez Mme du Boccage, un soir étant assis à côté de Mme de Villaumont, vous ne cessâtes, l'une et l'autre, de me regarder et de rire en vous parlant à l'oreille? Assurément, c'était de moi que vous riiez, et je ne sais pourquoi, car ce jour-là je n'étais pas plus ridicule que de coutume. » Marmontel reconnaît l'exactitude du fait, mais explique qu'il y a eu méprise sur la
cause : « Mme de Villaumoiit vous voyait pour la première fois; et, comme on faisait cercle autour de vous, elle me demanda qui vous étiez. Je vous nommai. Elle, qui connaissait dans les gardes françaises un officier de votre nom, me soutint que vous n'étiez pas M. de Marivaux. Son obstination me divertit, la mienne lui parut plaisante; et, en me décrivant la figure du Marivaux qu'elle connaissait, elle vous regardait; voilà tout le mystère. » Marivaux s'empressa de déclarer à Marmontel qu'il l'en croyait et que c'était une affaire finie, mais, selon Marmontel, « il ne laissa pas de dire à Mme Geoffrin qu'il n'avait pris cette explication que pour une manière adroite de s'excuser. » Il ajoute : « La mort m'enleva son suffrage, mais, s'il me l'avait accordé, il se serait cru généreux. » Et voilà l'épine dont la piqûre s'est enfoncée si profondément dans le souvenir de Marmontel! Si l'on pardonne à un candidat académique d'avoir l'épiderme facilement douloureux, on peut trouver que la sensibilité de Marmontel dépasse la mesure permise, surtout après des années et lorsque le succès intervenu aurait dû, selon l'usage, emporter sa rancune. Le plus susceptible des deux, en l'espèce, n'était pas celui que pensait Marmontel '.
Marivaux avait un double succès dans le monde comme causeur et comme lecteur de ses propres ouvrages. Sa conversation « ressemblait à ses écrits^ »,
i. Marniiinlol, Mnnoires, liv. Yll. — DWIi'iiiln'i'l l'ail crrlaini'mcnt allusion à celte histoire et, n'y étant [)as inti-ressé, le présente de facjon plus impartiale, lorsqu'il rapporte (p. o',)3) la réflexion suivante de Marivaux. Un de ses amis s'élonnail delà froideur (ju'il lui marquait depuis (juehiue tenqts. •• 11 y a un an, lui dit -Marivaux, (|ue vous ave/ pai'lé en ma présenci' à Toreilh^ de quelqu'un ; J'ai vu (|ue vous parliez de moi, et ce n'était pas sûrement pour m dire du l.)ien,car vous ne l'auriez pas dit ii l'oreille. » L'ami s'cHonne, proteste et Marivaux s'empresse de le croire.