‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 1 sur 445 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Il y a plus de trente ans, Sainte-Beuve écrivait, à propos

de r importance toujours croissante de l'érudition dans la

critique littéraire : < Le danger serait, si Ton y abondait

sans réserve, de trop dispenser le critique de vues et

d'idées, et surtout de talent. Moyennant quelque pièce

inédile qu'on produirait, on se croirait exempté d'avoir du

goût. L'aperçu, cetle chose légère, courrait risque d'être

étouffé sous le document... Se pourrait-il que déjà l'ère

des scoliastes eûl commencé pour la France, et que nous

en fussions désormais, comme œuvre capitale, à dresser

notre inventaire? Yoilà un pronostic que j'essaie en vain

d'écarter ^ >

Ces craintes de l'illustre critique étaient excessives : il a prouvé lui-même avec éclat, et beaucoup d'autres avec lui, que la sûreté laborieuse et l'étendue de l'information n'étouffent pas toujours le goût, et qu'on peut faire à la

1. 19 noTembre 1849, Cattseriei du Lundi, t. I, p. 118. Sainte-Beuve revient avec détail sur les mêmes idées dans on autre passage (même recueil, t. XV, p. 876 et suiv., leçon d'ouverture faite à r£cole normale, le 12 avril 1858, la Tradition en littérature).

Tiii AVERTISSEMENT.

fois œuvre de science et œuvre d'arl. Il signalait cependant un écueil que le critique ne devrait jamais perdre de vue : la stérilité, en matière d'histoire lilléraire, de la recherche érudite exclusivement poursuivie pour elle-même, du docomeiil considéré non plus comme moyen, mais comme but. Dans le Iravaif qu'on va lire, nous n'avons rien négligé pour établir nos appréciations sur une base solide, et, autant que possible, nouvelle ; afin de donner une idée fidèle et complète de notre auteur, nous avons multiplié les recherches personnelles dans les bibliothèques, les dépôts publics, les collections particulières et tâché de réunir tous les documents, imprimés ou inédits, connus ou inconnus, qui pouvaient éclairer notre jugement. Mais nous n'avons jamais oublié que le vif sentiment de la beauté littéraire doit avant tout inspirer un travail de littérature, qu'au souci de l'exactitude doit toujours s'unir celui de la composition, qu'entre la rhétorique vide et l'érudition stérile, il y a place pour la vraie critique, qui juge, dispose et choisit. Si ce n'est point ce que nous avons fait, c'est du moin$. ce que nous avons voulu faire.

Nous ne nous dissimulons pas que nous arrivons un peu tard. Grâce â l'Académie française, qui avait proposé l'éloge de Marivaux comme sujet du prix d'éloquence décerné en 1880, jamais l'auteur des Fausses Confidences n'a mis autant de plumes en mouvement que dans ces derniers mois. Outre le vainqueur, plusieurs des concurrents ont publié leurs travaux, et la curiosité des lecteurs a été amplement satisfaite ; peut-être même est-elle déjà b)|isée.

Nous avons cru cependant pouvoir soumettre au public un ouvrage commencé bien avant que Marivaux ne fût

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inscrit sur les programmes de l'Académie, et qui, par ses proportions comme par son objet, s'écarte du genre propre à l'éloge académique. Même après les intéressantes éludes de MM. de Lescure, Reinach, Fleury, Gossot, Lavollée, de M"' Chateauminois *, peut-être reste-til quelque chose à dire. Notre manuscrit était terminé dès le mois de décembre 1880 ; nous n'avons pu, par conséquent, profiter de ces études autant que nous aurions voulu ; cependant, nous avons pris le temps de citer en note quelques-unes des appréciations de nos devanciers, parfois même de les discuter. Il y a deux écrivains dans Marivaux, l'un bien connu, l'auteur dramatique et le romancier, car c'est de celui-là qu'on s'est le plus occupé jusqu'à présent; l'autre, presque ignoré, le moraliste et le critique. Sans négliger le premier, le présent travail essaie de remettre le second en lumière; peut-être même, bien qu'il ne vise nullement à l'originalité de parti pris, en résultera-t-il, pour l'un et pour l'autre, un Marivaux quelque peu différent de celui que l'on connaît. Ce sera là, sinon sa nouveauté, du moins le côté par lequel il espère mériter Tindulgence de ses juges et du lecteur.

On s'étonnera peut-être de voir un gros volume consacré à un écrivain dont le nom est devenu synonyme de grâce légère et piquante. Mais nous avons voulu étudier et faire

1. De Leseare. Èiogp de Marivnvx, séance publique de rAcA demie française, 5 août 1880; Joseph Reinach, MnrivauTy duni la Réforme des 1*' et 15 novembre, l«'el 15 décembre 1880, 1" et 15 janvier, V' février 1881; Jean Fleury, Marivaux et le nmrivaudage, 1 vol. in-8°, Paris, Pion, 1881 ; Émîle Gofsot, Marivaux moraliste^ 1 vol. in-12, Paris, Didier, 1881; René LavoUée, Marivaux inconnu, Paris, 1880, brochure in- 8% extraite de la Revue de France, W^* Marie Chateauminois, Éloge de Marivaux, dans la Revue poHtique et littéraire du 8 mai 1880.

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