MARIVAUX ET ALFRED DE MUSSET
II y a dans son talent quelque chose de féminin ^, qui se retrouve dans le caractère de ses héros : leur finesse, leur i goût de ruse et d'intrigue^ leur élégance un peu nerveuse et 1 minaudière viennent de là.
Avec ces traits communs à tous, chacun d'eux , avons-nous dit, laisse voir un caractère personnel, une physionomie originale. On ne saurait étudier en détail tous ces rôles d'hommes, mais les plus connus sont peut-être aussi les plus tranchés. Voici Lélio ', l'amoureux triste et désabusé, tout saignant d'une blessure récente^, qui maudit l'enchanteresse sans parvenir à la détester : c Femmes, s'écrie-t-il,^vous nous ravissez notre raison, notre liberlé, notre repos; vous nous ravissez à nousmêmes ! » Que sommes-nous entre leurs mains? « Des pauvres fous, des hommes troublés, ivres de douleur, de joie, toujours en convulsion, des esclaves I » Conséquence logique, il faut fuir ces tyrans capricieux et perfides? Non, car « sans l'aiguillon du plaisir et de l'amour, notre cœur est un vrai paralytique; nous restons là comme des eaux donnantes, qui attendent qu'on les remue pour se remuer ^. * Il faut donc souffrir, puisque l'amour et la souffrance sont inséparables, et bénir cette blessure qui ne doit se fermer que pour se rouvrir bientôt. Il y a du don Juan dans cette singulière figure de Lélio, non pas du don Juan de Molière, mais de celui de Byron et d'Alfred de Musset ^. Lélio, en effet, ne pousse pas des cris de désespoir, cela n'est pas de son temps, mais son sourire n'est pas sans amertume ; avant la fin du siècle, il s'appellera Werther; plus près de nous, il sera le poète des Nuits. Que Ton relise, par exemple, la Nuit d*octobre : c'est l'admirable développement du thème éternel qu'effleure Lélio. Bien des strophes aussi, dans la Nuit de décembre, reviennent à la mémoire quand on lit cette scène de la Surprise de rAmour^ dans laquelle Arlequin et son maître exhalent leur plainte,
1. On a vu (p. 111) le moi de Collé : c U fallait le louer et le caresser continuellement comme une jolie femme. » Cela est exagéré, mais «femme» est juste.